Les hommes préfèrent Blonde ?

« C’est la guerre ! », après Athena (Romain Gavras, 2022) et la série sur le tueur en série Dahmer, Netflix ne sort plus de la boue polémique avec la sortie ce 28 septembre de Blonde par Andrew Dominik. Projet de 10 ans du réalisateur, adaptation d’un roman célèbre de Joyce Carol Oates, et le tout sur une icône ultra-connue, il y avait de quoi avoir hâte, de quoi avoir des attentes. Mais depuis son arrivée, le film provoque des débats houleux et il est temps de revenir sur tous les sujets qu’il fait remonter à la surface. Est-ce un biopic ? Les hommes l’aiment-t-il plus ? Dominik est-il un odieux misogyne ? Peut-on faire ce qu’on veut des fragments d’une personne réelle ? Tant de questions et de réflexions que je vais tenter d’aborder ici dans cet article semi-compte-rendu semi-critique.

Avant de critiquer le film j’admets avoir un petit faible pour le « classique plan miroir de meuf dépressive qui doit sourire »

Les ennuis ont, en réalité, commencé avant la sortie du film. En effet, Blonde ne s’assume pas vraiment comme un biopic et l’autrice du livre, tout comme le réalisateur, répètent qu’il s’agit plutôt d’une fiction inspirée de la vie de Marilyn Monroe. La première chose que peut permettre ce film est donc de réfléchir au genre du biopic. Soyons honnête, tout biopic est une fiction, tout biopic possède sa part de fiction. I’m not there (Todd Haynes, 2007) qui emploie plusieurs acteur·ices pour interpréter Bob Dylan reste un biopic, tout comme un Steve Jobs (Danny Boyle, 2015) qui se déroule en seulement 3 journées. Blonde n’est pas différent : il reste dans ce genre avec énormément d’éléments inventés mais avec aussi une précision chirurgicale sur plusieurs faits réels. À partir de là, chaque décision prise dans les modifications de la vie de Marilyn Monroe, que ce soient des ajouts ou des oublis, est une direction consciente tant pour le propos que l’efficacité dramatique. Ont fleuri sur Twitter nombre de threads listant les différences non exhaustives entre la vraie vie de la vérité véritable et la fiction fictionnellement imaginaire et même si je peux comprendre l’agacement à lire 50 fois le même debunkage, il faut reconnaître que cet apport de connaissances permet de mieux comprendre les choix d’un scénariste ou d’un réalisateur. Et dans un monde où tout est politique, de chaque choix découlent des conséquences plus ou moins heureuses. Par exemple quand dans Bohemian Rhapsody (Dexter Fletcher, 2018) Freddy Mercury passe faussement pour le trouble paix du groupe, ou quand dans Elvis (Baz Lurhmann, 2022) le chanteur est adorable avec Priscilla contrairement à ce qu’on sait, on peut parler de décisions malheureuses, selon moi. Notamment parce que, contrairement à ce qu’on aimerait croire, l’art et surtout l’art grand public a quand même une certaine responsabilité à la fois vis-à-vis du public et vis-à-vis de l’Histoire. Je n’invente pas l’eau chaude, les multiples débats sur Kapo (Gillo Pontecorvo, 1960), les articles et formules de Rivette ou de Godard avec lesquelles je suis en accord, ont depuis longtemps mis le doigt sur le fait que le cinéma, tant par la mise en scène que par le récit, ne peut pas faire n’importe quoi sous prétexte que « c’est de la fiction ». Je cite : « faire un film, c’est donc montrer certaines choses, c’est en même temps, et par la même opération, les montrer par un certain biais ; ces deux actes étant rigoureusement indissociables » (Jacque Rivette, « De l’abjection », 1961). Parce qu’on peut toujours se retrouver avec des relectures honteuses type Pearl Harbor (Michael Bay, 2001) où les Japonais sont dépeints comme des mecs sanguinaires qui bombardent des hôpitaux alors que ce n’est pas arrivé. Bref, un préambule interminable pour acter immédiatement que « c’est une fiction » n’est pas une excuse, encore moins quand on parle du réel et qu’on fleurte avec. Je sais bien que jouer avec la vie de Marilyn Monroe n’est pas aussi grave que faire n’importe quoi dans la représentation d’actes historiquement importants, violents et inimaginables. Je veux juste noter que ces règles établies comptent pour tous les films et l’inconséquence d’auteur·ices peut être perçue comme plus ou moins grave selon le sujet abordé. Blonde s’attaquant tout de même à une figure réelle, il faut prendre cela en compte. Parce que, j’y reviens, entre l’interprétation de Ana De Armas dans une pure tradition de l’imitation et les détails existants de la vie de l’actrice, Blonde n’est pas une totale fiction détachée de tout réel.

           Blonde. Ana de Armas as Marilyn Monroe. Cr. Netflix © 2022

Il y a néanmoins des choix esthétiques et narratifs très affirmés voire radicaux dans Blonde. Changements de formats, de couleurs, utilisation de voix-off, d’images de synthèse, de points de vue curieux : le réalisateur crée un monde cauchemardesque. La déformation du réel lui permet de construire un spectacle très éprouvant, une façon de plonger physiquement le spectateur dans le vacarme qui abasourdit Marilyn Monroe. Comme le confie Andrew Dominik, il désirait démontrer que cette femme est devenue une créature d’images et il s’inspire presque entièrement de photos et vidéos qu’il a vu d’elle pour les reprendre dans son œuvre, expliquant les changements chromatiques pour coller aux originaux. Notons qu’Andy Warhol avec ses sérigraphies a eu exactement la même idée 60 ans auparavant et, je dois bien l’avouer, bien plus intelligemment et moins voyeuriste. Le plasticien a multiplié le visage de Marilyn Monroe à partir d’un seul portrait et en a produit un diptyque : le premier très coloré et le second en noir et blanc où les photographies s’effacent peu à peu, symbole d’une figure tuée par la multiplication de ses traits dans les médias. Simple, efficace, puissant. Dans Blonde, Andrew Dominik n’arrive qu’à deux reprises à vraiment parler de l’image et de la mort qu’elle entraîne (et deux fois sur 2h45 de film, c’est un problème). La première occurrence est la scène de la robe dans Sept ans de réflexion qu’il répète ad nauseam dans tous les sens et angles. Cette image de la robe soulevée, chaque personne l’a vu à plusieurs reprises, souvent sans contexte. C’est devenu un artéfact de pop culture véhiculant un fantasme de la femme sexy et ingénue. En nous la montrant en boucle, Andrew Dominik parvient à signifier l’absurdité de cet acharnement photographique et rend l’image presque abstraite, détachée d’une personne ou d’un film pour n’être que fantasme. La seconde réussite est à la toute fin où le plan de Marilyn morte imite en superposition une pose qu’elle a eu lors de l’un de ses derniers shootings : même sa mort est une image, cela faisait bien longtemps qu’elle avait perdu la vie pour ne respirer que dans les médias et, aujourd’hui, il ne reste que ça.

Outre ces deux instants d’éclat, la volonté de spectaculariser le réel d’Andrew Dominik se transforme en fétichisme. Dans les ajouts fictionnels à la vie de Marilyn, il additionne les horreurs, allant d’avortements forcés à viols et agressions sexuelles. Dans ce qu’il n’y a pas dans le film, on retrouve ses combats. On a beaucoup rapproché Blonde de Lynch, notamment Fire walk with me (David Lynch, 1992), et on peut aussi penser à Mother! (Darren Aronofsky, 2017) où aux grandes martyres des films de Lars Von Trier. Ces œuvres sur la souffrance effectuent toujours un dangereux numéro de funambule et risquent de tomber dans une appétence malsaine pour la douleur. Dans Blonde, l’impression est d’autant plus forte et ne laisse que peu de place au doute (contrairement aux autres exemples qui sont des cas assez complexes) parce que le film dépeint une personne ayant existé et il choisit consciemment de déformer la « réalité » pour la rendre plus immonde. Que fait Marilyn Monroe dans ce film à part souffrir et baiser ? Les indices de son intelligence, de son talent sont au maximum au nombre de 7 en presque trois heures. Le reste est gonflé de larmes, de « daddy » éplorés, de sang sur le corps, de pénétrations plus ou moins consenties, le tout surligné par une mise en scène racoleuse jouant sur des visions chocs et parfois presque pornographiques. Pour dénoncer un monde dégradant, le réalisateur crée des images dégradantes, paradoxale n’est-ce pas. Il ne reste à la fin qu’une figure écartelée, pétrie de mommy et daddy issues, et condamnée à une carrière humiliante. Et toute cette souffrance pour quoi au juste ? Pour montrer l’horreur d’Hollywood ? L’impact des traumatismes ? La violence d’un patriarcat vorace au pouvoir ?

            Tous ces sujets ont déjà été abordés au cinéma. Évidemment tout a déjà été raconté mais Blonde ne fait même pas l’effort d’être particulièrement original ou novateur, au contraire il semble déjà vieux. De All About Eve (Joseph L. Mankiewicz, 1950) à Mulholland Drive (David Lynch, 2001) en passant par Sunset Boulevard (Billy Wilder, 1950) ou Black Swan (Darren Aronofsky, 2010) le cinéma a longuement traité de la schizophrénie métaphorique qu’engendrent les métiers artistiques et les rôles. Blonde, pourtant plus violent que tout ceux mentionnés, ne sort pas du lot et s’éparpille dans une redite de discours sur des industries broyant l’humain en saupoudrant le tout de traumas personnels ininterrompus. Dans l’œuvre, Marilyn Monroe se plaint du montage au cinéma en disant qu’il s’agit de « jigwaw puzzles. But you’re not the one to put the pieces together. » Cela ressemble à une critique méta du film Blonde qui prend des pièces vraies et inventées pour former un puzzle des enfers où la principale intéressée ne sera qu’une figure passive. C’est d’autant plus ironique que les films à propos desquels Monroe dénonce cela, ceux qui jalonnent sa carrière, sont pour beaucoup plus complexes, intéressants et avant-gardistes que Blonde et donnent finalement une image bien moins humiliante d’elle, contrairement à ce que Dominik veut bien croire. Au moins, même si elle haïssait ses rôles dans Sept ans de réflexion ou Les hommes préfèrent les Blondes, Monroe y déployait un génie comique et sensible unique dont il ne reste rien dans Blonde où l’idée qui prédomine est celle d’une femme qui n’a jamais pu montrer son talent. Elle n’a clairement pas eu ce qu’elle méritait, mais elle a quand même réussi à briller malgré une machine infernale cherchant à faire d’elle un simple objet de désir. Ce mépris de la carrière de Monroe fait sombrer le film qui ne voit pas aussi la courageuse réussite d’une actrice qui s’est battue.

            Dans les débats qui animent les critiques amateures ou professionnelles autour de ce film il y a une tendance qui se distingue : une préférence masculine envers Blonde et un rejet d’une partie du public féminin. Évidemment je ne fais pas là une distinction parfaite, on est à des kilomètres d’un 50/50 et une femme qui aime Blonde n’est pas mauvaise féministe tout comme un homme qui n’aime pas Blonde n’est pas un allié fiable et absolu. Le film a un propos anti patriarcal et fait un commentaire sur #Metoo, il a une forme intelligente, une photo sublime, une musique hypnotisante, on peut l’aimer ou le haïr avec des montagnes d’arguments. Mais pourquoi donc les hommes préfèrent Blonde ? Ce n’est pas nouveau et il ne sert à rien de faire comme si cela n’existait pas : notre genre influence nos goûts et notre réception des objets artistiques. Historiquement, l’art a été dominé par les hommes, tout comme le bon goût. Ce qui est principalement aimé par les femmes a longtemps été considéré comme inférieur tandis que nous avons pris l’habitude d’adorer des centaines d’œuvres façonnées selon un regard masculin. Cela ne veut pas dire qu’elles sont mauvaises avec du recul, loin de là. Cela signifie plutôt que la culture nous a longtemps invité à trouver bonnes presque exclusivement des œuvres mises en forme par des hommes. Il n’y a donc pas à pousser des cris d’orfraie devant ce constat autour de la réception de Blonde. Une femme tiraillée et massacrée constamment est assez propre à un cinéma masculin, quand bien même cela est utilisé pour dénoncer les dominants. Avec des réalisatrices les femmes ne sont pas épargnées de toutes souffrances mais on remarque une tendance plus forte vers la résistance. Cela ne rend pas les autres films automatiquement misogynes, peut-être juste un peu dépassés et loin de notre vision. Veut-on encore regarder pendant des heures des femmes souffrir sans pouvoir broncher ? Est-ce que cela est encore totalement pertinent aujourd’hui ? Et est-ce que cette vision plus masculine a pour destin de plaire plus aisément à ce genre ? Pas vraiment ; assez moyennement ; oui, sûrement. Il y aussi le fait qu’une femme face à une autre femme à l’écran subira plus violemment les tortures infligées, pouvant s’identifier à plusieurs traumatismes, et l’expérience devant un film en sera plus redoutable – donc plus viscérale et plus rapidement éventuellement insoutenable. Aussi, alors que les États-Unis viennent de supprimer le droit fondamental à l’avortement, peut-être que ces images de fœtus ressemblant à des bébés finis qui parlent paraissent encore plus choquantes lorsque l’on sent nos libertés menacées. (Andrew Dominik n’est certainement pas pro-life, mais une telle imagerie est d’un puissant mauvais goût et le propos qu’elle véhicule aurait pu être mis en scène de 1000 autres façons à peu près.) Enfin, je pense que Marilyn Monroe symbolise depuis plusieurs années la malveillance Hollywoodienne. On n’a pas attendu Blonde pour connaître son destin tragique, sa réappropriation par la gent féminine (et même plus largement cinéphile) ne date pas d’hier. Voir ainsi une forme d’icône, si ce n’est féministe du moins féminine, se faire maltraiter par des histoires inventées et se faire retirer toutes ses actions pourtant encore méconnues, cela a de quoi décevoir. Oui, on juge aussi un film par rapport à ses attentes et connaissances, c’est illusoire de prétendre le contraire.

            Quel est le bilan ? Andrew Dominik n’est certainement pas un mauvais réalisateur sadique, il suffit de voir L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ou ses documentaires sur Nick Cave pour percevoir que lorsqu’il s’agit d’un homme, il traite très sensiblement et de façon intéressante le poids du regard, le macabre qui entoure la célébrité. Le projet de Blonde n’est pas vain mais mal exécuté avec une vision accidentellement sexiste quand elle se veut féministe, un portrait de la douleur qui devient fétichiste, un accent gênant sur la sexualité imaginaire d’une pauvre femme qui voulait justement être autre chose qu’un objet. Dans ce même projet de femme-image, je pense qu’il y avait bien plus intéressant à faire, bien moins vulgaire, bien plus respectueux, bien moins obsédé par Freud. Ana De Armas, malgré tout son investissement manifeste, est dénudée, réduite à sangloter et à imiter. Le propos du film étant que Marilyn est un personnage, n’aurait-il pas été plus intéressant de chercher autre chose que le mimétisme ?

            Je ne sais pas le respect que l’on doit aux morts dans l’art, mais je me surprends à imaginer la vision que Norma Jean Baker aurait eu de ce film, qui ne prend même pas le temps de la montrer, contrairement à ce qu’il prétend. Un film qui s’attaque à sa mère, dépeint une relation qu’elle a toujours nié, la définie toute en daddy issues, ne peut qu’être un film qui la méprise malgré ce qu’il veut faire croire. Je vais plutôt relire les écrits de Norma Jean/Marilyn Monroe car en réalité, cette femme avait une voix en plus de son corps.

Marylin Monroe sur le tournage de The Misfits (John Huston, 1961)

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