Elvis : Baz a la banane

Il n’a réalisé que six films en trente ans, c’est un grand habitué du festival de Cannes et le statut d’auteur lui est attribué sans peine tant son style est reconnaissable entre tous ; il est aussi accusé d’en abuser jusqu’à la caricature. Mais non, il ne s’agit pas de Terrence Malick ! Sa patte est plus baroque que lyrique, ses images plus frénétiques que poétiques, il aime les dorures, les anachronismes, et surtout la musique, ses personnages (et interprètes) de prédilection sont des sex-symbols extravagants… Eh oui, il s’agit de Baz Luhrmann, celui-là même qui a laissé une empreinte indélébile dans la psyché des millenials avec Roméo + Juliette et Moulin Rouge ! avant d’être totalement ringardisé par Australia et son adaptation de Gatsby le Magnifique. Il avait déjà retrouvé un peu de son allant avec une brillante série Netflix, The Get Down, et retourne au grand écran pour passer un nouveau mythe au crible de sa caméra survoltée : celui du King, Elvis.

Réaliser le biopic d’une personnalité hyperbolique semble être un projet sur-mesure pour un amoureux du glamour un peu grotesque. Elvis Presley a tout de la légende déchue propre à titiller l’imaginaire de ce cinéaste amateur de tragédies clinquantes : le rocker est une icône de la pop culture, et s’il fut l’un des précurseurs d’un star system à l’américaine “moderne”, il en a aussi été la victime – la rumeur dit qu’il est mort sur la cuvette de ses toilettes, prématurément vieilli par les excès, la paranoïa, les “vitamines” qu’il gobait pour tenir le rythme implacable de ses centaines de concerts à Las Vegas. Humbles origines, traumatismes familiaux, ambition démesurée, grandeur et décadence… De fait, la structure typique du biopic s’écrit toute seule et sans peine, tant la vie du chanteur semble en avoir respecté le schéma à la lettre. Il s’y glisse même une histoire d’amour, mais contrairement aux autres projets de Baz, la romance tient ici un rôle secondaire par rapport aux autres drames de la vie d’Elvis : quelques séquences sont consacrées à son histoire d’amour avec Priscilla, mais le réalisateur ne s’attarde pas – à raison – sur ce qui ressemble davantage à un détournement de mineure qu’aux couples maudits de ses précédents opus. Un seul dialogue rappelle leurs dix années de différence ; une phrase de la narration mentionne à peine le fait que Priscilla fût adolescente lorsqu’Elvis l’a rencontrée ; pour ne pas ternir le mythe, il n’a pas été précisé qu’elle avait bel et bien 14 ans, et l’actrice Olivia DeJonge troque bien vite son uniforme de collégienne contre des oripeaux de groupie, puis des jupons de maman. 

Ce n’est pas le seul arrangement avec la réalité que l’on peut trouver dans le film : non content de démanteler la grande entreprise de whitewashing qui a été à l’œuvre tout au long du 20e siècle dans la culture musicale occidentale en général, et l’histoire d’Elvis Presley en particulier, Baz Luhrmann a décidé de faire de ce dernier un champion des droits civiques qu’il n’a résolument pas été de son vivant. Bien sûr, un projet validé par les ayants droits du chanteur n’allait pas le clouer au pilori pour appropriation culturelle, et c’est déjà louable que pas un spectateur ne puisse sortir de sa séance en ignorant tout ce que l’œuvre du musicien doit à celle de ses contemporains noirs-américains. Le film insiste lourdement sur ses emprunts, retrace la filiation des plus grands tubes du chanteur, les reprises et les réenregistrements – et a la générosité de choisir l’hypothèse de l’inspiration admirative, de l’hommage sincère. Ce qui est tout à fait plausible venant d’un mélomane qui a grandi dans un quartier majoritairement noir du Mississippi et s’est épris de musique à l’église, en entendant du gospel. Mais l’insistance du film à dépeindre Elvis comme un “allié” en or, meilleur ami de B.B. King, éploré par la mort de Martin Luther King, sonne comme un alibi un peu honteux ou une justification sur la défensive (il s’agit d’exagérations de faits avérés) sans servir en aucune façon le propos bien plus intéressant qui apparaît en filigrane sur la place sournoise du racisme dans la culture populaire des Etats-Unis.

If Beale Street could sing

L’enchaînement des séquences nous montre un Elvis qui a ses entrées partout, passe avec fluidité d’un bar fréquenté par Little Richard et Big Mama Thornton à un festival de country redneck pur jus, mais dépeint surtout ainsi combien la ségrégation avait aussi cours dans le showbusiness et l’inévitable usurpation à la source du succès du chanteur. En effet, ce dernier a profité de la situation en gagnant des millions avec ses reprises de chansons d’artistes noirs, qui n’ont jamais eu droit aux mêmes honneurs, aux mêmes contrats ni à la même diffusion de leur vivant… Mais la musique noire américaine n’a justement fini par obtenir droit de cité dans les charts, dans les studios d’enregistrement, sur scène et sur les ondes radiophoniques qu’une fois qu’Elvis, chanteur blanc, en a prouvé la popularité et la rentabilité. Même ainsi, il n’a pas été à l’abri d’un retour de bâton, qui constitue l’un des nombreux climax du film : le mélange des genres musicaux a tout l’air d’une mixité alors interdite, sa couleur de peau ne l’empêche pas de sonner comme s’il était noir aux oreilles de conservateurs effarouchés, dont il a encore attisé la fureur avec ses déhanchés « indécents ». Le film illustre avec intelligence la tension et l’hypocrisie inhérentes au processus d’assimilation culturelle, avec tout ce qu’il comporte de compromissions et d’injustices –  maigre compensation, Elvis a au moins eu le bon sens d’inviter très tôt des musiciens noirs à le rejoindre sur scène. Aujourd’hui encore, une communauté marginalisée a autant à perdre qu’à gagner à voir ses œuvres, son esthétique ou ses références être adoptées par la culture dominante ; devenir à la mode, c’est la garantie d’une liberté accrue autant que de récupérations malhonnêtes. Ce n’est sûrement pas un hasard si Baz Luhrmann, qui a l’habitude de mélanger les époques et a su par le passé conjuguer Shakespeare avec Candi Staton, a choisi de convoquer à la bande-son (qu’il a lui-même produite, comme de coutume), aux côtés d’Elvis, Doja Cat et Eminem. L’un est un rappeur blanc qui a eu un rôle décisif dans le fait que le rap soit devenu mainstream, même (et justement) si sa légitimité dans ce milieu a pu parfois être remise en cause du fait de sa couleur de peau. L’autre est une chanteuse et rappeuse qui, au-delà du rapport compliqué qu’elle entretient vis-à-vis de son propre métissage, fait partie d’une nouvelle génération d’artistes accusées de vulgarité et de corruption des mœurs. Leurs carrières respectives font écho à la narration et Baz Luhrmann appose brutalement leurs morceaux au rockabilly de son protagoniste comme pour forcer la comparaison et nous demander : sans Hound Dog, aurait-on pu avoir WAP ?

Moeurs et société ne peuvent évoluer que par cahots et à-coups, nos divertissements aussi sont politiques, il y aura toujours des gens pour condamner le sex appeal des pop stars… Le réalisateur semble vouloir tirer des vérités générales de la trajectoire d’Elvis Presley, comme pour mieux en faire un symbole ou plutôt un cas d’école. Il n’a consacré à ces dernières qu’un tiers de son récit, préférant se concentrer sur un aspect de la vie du chanteur bien moins connu en France : sa relation avec son manager, un escroc qui se faisait appeler Colonel Parker. Il s’agit d’un choix narratif un peu bâtard, car les meilleurs comme les pires éléments du film en découlent. Côté face, le colonel est interprété par un affreux Tom Hanks (qui a déjà joué un agent bien moins toxique dans That Thing You Do!), et sa prestation fait penser aux pires heures de “Jared Leto dans House of Gucci” tant elle est outrée. Baz Luhrmann ne fait jamais dans la dentelle, mais ici l’accent, le fat suit, les prothèses de nez et de menton vont plus loin que la ressemblance à l’homme tel qu’il a existé et finissent par gâcher en partie la principale originalité du biopic : faire de cet antagoniste le narrateur. Dans ses longs monologues et divagations on ne trouve souvent qu’une parodie de vilénie, et l’insistance de Baz Luhrmann à filer une métaphore visuelle et thématique entre showbusiness et monde du cirque, dans lequel le Colonel Parker a vraisemblablement débuté, fonctionne d’autant moins bien qu’elle ne soutient pas une minute la comparaison avec celle toute récente de Guillermo del Toro dans Nightmare Alley (ça alors, le Colonel convainc Elvis de devenir son manager avec en arrière-plan un poster pour un monstre de foire !). 

Parker et Presley sont sur un bateau

Mais côté pile, le film trouve un véritable souffle tragique dans son étude de l’exploitation du chanteur par cet ignoble personnage, notamment grâce à l’interprétation bluffante d’Austin Butler, qui a bien mérité de souffler le rôle à Miles Teller contre tout pronostic. Là où les mauvais biopics peinent à donner de la dimension aux « drames personnels » de leurs sujets et restent au niveau de l’anecdotique, sans jamais toucher ni à l’intime, ni à l’universel, cf. Bohemian Rhapsody, Baz Luhrmann part du bête scandale d’un impresario qui a détourné l’argent de son client pour mettre à jour toutes les facettes d’une histoire qui se répète. En effet, impossible de ne pas dresser le parallèle avec Michael Jackson ou plus récemment Britney Spears, d’autres chanteurs qui ont été victimes de leur management – en l’occurrence, leurs familles et ce dès leur plus jeune âge. Au niveau interpersonnel on voit comment se développe l’emprise du Colonel sur le jeune Elvis en quête de figure paternelle, la façon dont il s’immisce dans son entourage et le manipule, avec une mise en scène littérale de gaslighting à de nombreuses reprises – plan sur plan du Colonel qui nuit à Elvis avant d’affirmer au spectateur, en tant que narrateur, qu’il n’a jamais voulu que son bien, enchaînement de séquences de concerts où Elvis prouve son talent avec en voix off de Parker qui affirme qu’il n’aurait jamais connu le succès sans son aide, split screen de ses manigances sur fond d’une incroyable prestation de Suspicious Minds, dont les paroles muent sans peine d’un couple qui bat de l’aile à leur relation professionnelle pleine de faux-semblants. Le film, comme de nombreux biographes, en vient à laisser entendre que les addictions et la paranoïa du chanteur ont été, sinon causées, du moins nourries par ce manager maltraitant, soucieux de l’isoler et le rendre docile. Là où la lourdeur visuelle et le rythme délirant des images de Baz Luhrmann peuvent agacer le spectateur, ou du moins le désarçonner, elles rendent ici avec efficacité l’impression d’un écran de fumée, un piège dans lequel Elvis se perd lui aussi, une spirale sans fin qui suit la cadence délirante d’un succès planétaire, de centaines de concerts, de milliers de fans exaltés et de millions de dollars de profit. 

Et c’est là le nerf de la guerre : après avoir grandi dans la pauvreté, Elvis se laisse aisément tourner la tête par les sommes colossales promises par son manager, et a tôt fait de bâtir son palais ultra kitsch de Graceland et de mener un train de vie opulent sans jamais vérifier sa comptabilité. Lui et sa famille sont peu éduqués et il fait donc une parfaite, naïve poule aux œufs d’or pour le Colonel, dont on apprend l’entière duplicité très progressivement. Sa cupidité et la violence qu’il utilise pour l’assouvir apparaissent peu à peu comme une synecdoque de tout un système : le Parker outrancier du film n’a que faire de l’amitié et de la confiance sincères que lui témoigne son “protégé”, n’a que faire de sa musique, de son talent, de ses aspirations, de ses fans, on ne le voit pas se préoccuper d’art, ni d’amour, ni de postérité ; il ne s’intéresse qu’à l’argent qu’il peut en tirer, quitte à voler son âme. Baz Luhrmann appuie lourdement sur l’aspect faustien de leur collaboration, notamment dans une scène où le chanteur, en quête de repères après la mort de sa mère (sa relation avec celle-ci avait des connotations incestueuses dans les quelques séquences qui lui ont été consacrées), s’en remet éperdument, aveuglément à celui qui gère sa carrière. Le réalisateur choisit de montrer Elvis comme un chanteur et musicien inspiré, talentueux, charismatique, mais privé de pouvoir et de capacité à choisir, qui consent passivement à ce que soit vendu en son nom du merchandising qui l’insulte, à compromettre ses valeurs, à troquer son image de rebelle sexy contre celle de beauf ringard, à enregistrer des chansons médiocres, à ne jamais faire de concert en dehors des Etats-Unis et à avoir une carrière cinématographique bien en deçà de ses ambitions. Le scénario lui ménage des soubresauts d’insubordination, quelques tentatives de reprendre la main sur sa carrière, notamment quand il arrange son retour en fanfare à la fin des années 60 avec un manager de la nouvelle génération – moyen de cristalliser tout à fait l’opposition entre art et capitalisme qui sous-tend dès lors le film, personnifiés respectivement par ce jeune moustachu créatif et le Colonel rapace qui se disputent l’allégeance du chanteur. Le fait que l’appât du gain ait aussi pu motiver Elvis ou encore que ses mauvaises décisions aient pu être de sa responsabilité sont constamment minorés : on le voit rechigner à chanter pour des publicités, il n’est si dispendieux que pour subvenir aux besoins de sa famille et parce qu’il a cédé aux tentations sournoisement offertes par Parker, c’est ce dernier qui le force à jouer dans de mauvais films et à s’enterrer dans une résidence à Vegas interminable. Baz Luhrmann reste avant tout un incorrigible romantique, un passionné connu pour exploser les budgets & dépenser sans compter lorsqu’il s’agit de réaliser sa vision (The Get Down reste l’une des séries les plus chères produites par Netflix, elle a coûté 23 millions de dollars de plus que prévu) sans se soucier du degré de rentabilité ou d’attractivité de ses projets, des comédies musicales, des romances et des adaptations littéraires à une époque où elles n’ont pas le vent en poupe. Nul doute qu’il a vu dans le destin brisé de cette icône américaine et dans l’aberrante ampleur de son exploitation par un manager véreux l’occasion parfaite de dénoncer les dérives d’une culture du profit qui est l’ennemie de toute entreprise artistique, quitte à simplifier cette opposition jusqu’au manichéisme. Et c’est une réussite, tant les tics et les lourdeurs de sa mise en scène sont transcendées quand il s’agit de rendre l’électricité d’une prestation du chanteur, de traduire l’immense gâchis de sa vie et de sa carrière, et de nous interroger : quelle sorte de chef d’œuvre aurait pu naître s’il n’avait pas croisé le chemin d’un camelot sans vergogne ? Combien d’artistes sont ainsi empêchés, voient leur talent corrompu par des enjeux économiques ? Avec Elvis, Baz a décidément trouvé pantin à la hauteur de ses grosses ficelles.

Elvis, un film de Baz Lurhmann, avec Austin Butler et Tom « tu vas regretter ce rôle en fat suit rapidement » Hanks, au cinéma en juin 2022.

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