Annecy Festival – Jour 4 : un petit Nicolas, un Yuasa et Wong-Kar Wai anime edition

Que serait un Festival d’Annecy sans un petit Masaaki Yuasa ? En 2019, le réalisateur japonais dévoilait Ride Your Wave en compétition. Cette fois-ci, son passage par Annecy se fait en séance événementielle avec son nouveau long métrage Inu-Oh, dont le distributeur français vient tout juste d’être annoncé. StarInvest Films le sortira en salles le 22 novembre prochain. Yuasa a également eu l’honneur d’être le parrain du MIFA Campus, section du festival destinée aux futurs talents de l’animation.

Dans la même journée, on en a profité pour découvrir Le Petit Nicolas : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?, sans se douter qu’il recevrait le Cristal du long métrage quelques jours plus tard (et c’est plutôt mérité !). Autre belle trouvaille : N°7 Cherry Lane, l’un des films les plus audacieux et inventifs de cette sélection, mais aussi des plus romantiques, homoérotiques et sensuels. Là, par contre, la clim ne marchait plus dans la salle, parce qu’il faisait CHAUD sa maman (magimel.jpeg).

Le Petit Nicolas : qu’est-ce qu’on attend pour voir le Cristal ?

Aujourd’hui, Le Petit Nicolas est déjà bien grand. Avoir plus de soixante ans ne l’empêche toujours pas de faire autant de bêtises ! Après deux adaptations cinématographiques et une série de dessins animés, l’enfant espiègle créé par Sempé et Goscinny revient sur le grand écran… une nouvelle fois en animation.

Les hasards du calendrier font que le film sortira un peu plus d’un an jour pour jour après Le Trésor du Petit Nicolas de Julien Rappeneau, qui a fait suite aux deux précédents longs métrages réalisés par Laurent Tirard. Avec 500 000 entrées à peine, ce dernier a fait pâle figure à côté des 5 millions de places vendues pour le premier film. Une pression supplémentaire qui pèse sur les épaules de Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? Bof. À voir. Quand on est sélectionné au Festival de Cannes et qu’on récolte ensuite le Cristal d’Annecy, ça aide. Et quand le film implique directement la descendance de Goscinny, on se dit déjà qu’il y a plus de raisons d’aller le voir…

Anne Goscinny, fille de René Goscinny et son ayant-droit, s’est en effet chargée de redonner vie aux gags intemporels du petit farceur, accompagnée de Michel Fessler (La Marche de l’Empereur, Le Chêne…). Amandine Fredon et Benjamin Massoubre signent tous deux leur premier long métrage après de nombreuses expériences : la première était réalisatrice sur la série Ariol (le petit âne bleu qui célébrait Annecy, « le plus beau des festivô », avec ses amis), le second chef monteur sur Le Sommet des Dieux, Petit Vampire ou encore Zombillénium. Au générique, on retrouve même le nom de Rémi Chayé, réalisateur de Calamity (et vainqueur du Cristal d’Annecy) parmi ceux des animateurs ! Bref, que du beau monde. Ça donne envie, non ?

La particularité de cette nouvelle mouture du Petit Nicolas, c’est qu’elle ne se contente pas de porter à l’écran les bêtises de l’écolier et de sa bande d’amis. Non non. Ce film est à mi-chemin entre l’adaptation de l’œuvre de Sempé et Goscinny et le biopic, puisqu’il dévoile la naissance du personnage et toute son évolution. En filigrane se dessinent la relation amicale et professionnelle qui unissait les deux artistes et leurs parcours respectifs. « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? », chantait Ray Ventura. « Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ? », se demandaient tout autant les auteurs, pour qui Le Petit Nicolas est devenu un espace d’expérimentation totale.

C’était pour eux le moyen de revenir à l’enfance, de s’affranchir des règles et des codes. Bref, de faire des bêtises ! Être libre, quoi. C’est cette sensation que l’on éprouve lorsque l’on voit Sempé et Goscinny s’autoriser à dialoguer avec leur propre personnage, qui quitte alors ses planches pour s’immiscer dans le monde de ses créateurs. C’est là qu’ils s’autorisent à être vrai, dévoilant en quoi Nicolas a été le miroir de ce qu’ils auraient aimé être ou ce qu’ils auraient aimé vivre en tant qu’enfant. Ou justement, en quoi Nicolas est aussi un reflet de leur propre vie. Laurent Lafitte et Alain Chabat (qui était d’ailleurs co-scénariste du premier film Le Petit Nicolas de Laurent Tirard !) donnent voix aux deux hommes avec beaucoup de justesse.

À chaque fois que le film redonne vie aux environnements du Petit Nicolas, il nous donne l’impression de voir Sempé et Goscinny improviser une nouvelle histoire sous nos yeux, tandis que les personnages et les décors s’animent sur le papier. Les bords « vides » leur permettent de gagner leurs traits et leurs couleurs dès qu’ils arrivent dans le cadre. Chaque histoire est pourtant loin d’être choisie au hasard, puisqu’elle représente à chaque fois une nouvelle étape dans l’évolution du personnage. On connaitra d’abord la maison de Nicolas et ses parents, puis son école, ses copains (Alceste et ses tartines, et tous les autres), les filles (attention…) et les vacances.

On retrouve constamment la folie, l’humour et le cachet de l’œuvre de Sempé et Goscinny (grâce aussi à la musique extraordinaire de Ludovic Bource !), tout en apprenant davantage de choses sur la vie des deux artistes. Un équilibre toujours bien tenu, malgré une issue tragique et inévitable : la mort de Goscinny, que le film laisse entrevoir dès ses premières minutes. Sauf qu’il y a un petit bonhomme qui, soixante ans après, est toujours là pour rendre hommage à son créateur en faisant encore les quatre cents coups. Tout comme deux gaulois résistent encore et toujours à l’envahisseur romain. Les artistes partent, leurs œuvres restent. Et ici, on ne tient pas un plus bel hommage.

Le Petit Nicolas : Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?, réalisé par Amandine Fredon et Benjamin Massoubre. Avec les voix d’Alain Chabat, Laurent Lafitte et Simon Faliu. Sortie en salles françaises le 12 octobre 2022.

N°7 Cherry Lane : grave dans le mood for love

Projeté pour la première fois à la Mostra de Venise en 2019, N°7 Cherry Lane a malheureusement dû dormir dans les cartons de son réalisateur Yonfan à cause du COVID-19. Sa présentation en séance événement au Festival d’Annecy relevait elle aussi de l’inédit, puisqu’il s’agissait de la première projection de sa version director’s cut. Pour Marcel Jean, directeur artistique du festival, il s’agit de l’un de ses trois films préférés de cette sélection (et il avouait par ailleurs qu’il ne dévoilerait jamais les noms des deux autres, même sous la torture). Avant que le film ne soit lancé, Yonfan a annoncé la couleur : N°7 Cherry Lane est une romance lente et ultra-stylisée. Il ne plaira pas à tous, comme en témoigne les petits murmures que l’on a entendu en fin de projection, du style « c’est le film le plus lent que j’ai jamais vu de ma vie ». Et c’est pourtant dommage tant cette œuvre est singulière.

Hong Kong, fin des années 60. Nous suivons Ziming, un étudiant en littérature anglaise qui donne des cours particuliers à Meiling, fille de Mme Yu, ancienne révolutionnaire lors de la seconde guerre sino-japonaise. Une attirance se dessine entre Ziming et la mère… mais aussi entre Ziming et la fille. Puisque personne ne résiste à l’aura de Ziming : il incarne l’étudiant parfait. Intelligent, sportif, magnifique… Il attire tous les regards, féminins comme masculins. La première scène du film annonce déjà tout son programme : de longs plans magnifiant le corps du personnage, dont les mouvements sont tout aussi ralentis et ses admirateurs qui tentent tant bien que mal de se dissimuler à ses yeux. Le tout sous une musique tout aussi élancée. Des ralentis, des jeux de regards, des violons : on a parfois l’impression de tomber dans une version animée d’In The Mood For Love. Et c’est loin d’être déplaisant.

N°7 Cherry Lane questionne constamment le désir de ses personnages : devraient-ils se l’interdire ou y céder librement ? Yonfan convoque de nombreuses références littéraires et cinématographiques pour servir son propos. Ziming est captivé par l’œuvre de Proust et emmène Mme Yu au cinéma découvrir des films avec Simone Signoret (ou Madame Simone), où il est tout autant question d’amour. En mêlant les différents types d’animation et en opérant de nombreuses ruptures de ton, c’est là que l’on voit le désir évoluer. Tantôt dans les scènes de film façon Roy Lichtenstein, tantôt dans des rêves exacerbés, où les corps, les envies les plus charnelles et bestiales se dévoilent. Les sentiments explosent, nos mirettes aussi.

N°7 Cherry Lane, réalisé par Yonfan. Avec les voix de Sylvia Chang, Zhao Wei, Alex Lam et Kelly Yao. Date de sortie française inconnue.

Inu-oh : Masaaki Yuasa fait son On-Gaku

(Je préfère vous le dire tout de suite : Inu-oh était le premier film de Masaaki Yuasa que je voyais. Lapidez-moi si vous le voulez, je ne pourrai donc pas le comparer à ses précédentes œuvres. Dans tous les cas, depuis le temps que je devais m’y mettre… je n’ai maintenant qu’une envie, soit rattraper l’intégralité de sa filmographie !)

Inu-oh commence comme un film d’aventure teinté d’une pointe de fantastique. Dans le Japon du 14e siècle, à l’Époque de Muromachi, on pense alors suivre le destin de Tomona, un enfant devenu aveugle après avoir perdu son père en raison d’une étrange malédiction. Tout semble nous faire croire qu’avec les années, Tomona cherchera à se venger de ceux qui ont nui à sa famille. Oui, je m’attendais à un truc d’action totalement frappé et… en fait non. Inu-oh n’est rien de tout cela. Inu-oh est l’histoire de l’amitié qui unit Tomona et le fameux Inu-oh, un personnage rejeté par tous en raisons de difformités physiques qui le poussent à vivre en permanence masqué. Ensemble, Tomona et Inu-oh vont raconter leur histoire, à l’aide du biwa et du théâtre Noh… et devenir de véritables stars.

Inu-Oh

Il faut accepter d’être berné par Masaaki Yuasa. Prendre le temps de comprendre que ce que l’on va voir n’est pas du tout ce à quoi on s’attendait, et qu’Inu-oh deviendra en fait un film musical à l’inventivité folle. Ses longues séquences chantées empruntent énormément à la mise en scène des véritables concerts filmés : Yuasa fait sortir son film du carcan historique en insufflant une grosse dose de modernité à ces scènes, qui donnent l’impression de voir des concerts de rock stars actuelles. C’est sûrement inconscient, mais devant ces scènes, on ne peut s’empêcher de penser à On-Gaku : notre rock de Kenji Iwaisawa, présenté à Annecy il y a deux ans. Pour la beauté de sa restitution des mouvements des musiciens, mais aussi pour sa façon de parsemer l’ensemble de références à l’histoire musicale.

À travers leur musique, Tomona et Inu-oh redonnent vie et espoir aux autres, à travers une nouvelle forme qui fait évidemment un peu peur au pouvoir en place. Il est peu surprenant d’apprendre que Inu-oh est inspiré d’une véritable figure légendaire japonaise parvenue à dépasser les inégalités sociales pour devenir une icône. Si les scènes musicales de Yuasa nous emmènent jusque dans les étoiles (prends ça, La La Land), le réalisateur n’oublie pas toutes les autres dimensions théâtrales de son histoire : Inu-oh est une expérience sensorielle incroyable, mais aussi une histoire profondément tragique et impitoyable. L’espace de ces quelques instants musicaux, la laideur d’un monde gagné par la violence disparaît. C’est ce qu’on en retient.

Inu-oh, réalisé par Masaaki Yuasa. Avec les voix originales d’Avu-chan et Mirai Moriyama. Sortie en salles françaises le 22 novembre 2022.

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