Babysitter : femme like you

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Trois ans après son premier long métrage, La femme de mon frère, Monia Chokri fait son retour en tant que réalisatrice avec Babysitter (non, ne demandez pas une place pour Babysitting, on est clairement pas dans le même registre que la Bande à Fifi). Elle y partage l’affiche avec Patrick Hivon dans le rôle d’un couple dont le quotidien est brisé par un événement relativement singulier : alors que Nadine tente péniblement de reprendre sa vie en main après avoir accouché de son premier enfant, son époux Cédric est plongé dans la tourmente après avoir embrassé de force Chantal Tremblay (Eve Duranceau), une journaliste en plein direct à la télévision. Plus perturbant encore : l’arrivée dans leur famille d’Amy (Nadia Tereskiewicz), une envoutante babysitter…

Entre harcèlement sexuel, misogynie, dépression post-partum, manspreading et déconstruction, Babysitter se révèle être un petit bijou de sarcasme. Et s’il pousse à fond les curseurs de l’absurde, tout en épousant une mise en scène lorgnant entre fantastique et onirique, le film se révèle malgré tout cruellement réaliste sur bien des maux de notre époque.

Babysitter Monia Chokri

La première scène de Babysitter annonce d’emblée le programme en gros plans qui fragmentent les corps : au détour d’un combat de MMA, Cédric et ses amis matent les photos d’une femme en maillot de bain sur un téléphone et discutent de la beauté supposée de ses « hanches », jusqu’à demander en toute subtilité l’avis de leurs voisines de devant. Les phrases fusent, le rythme et le montage sont nerveux, tandis que sur le ring, les coups pleuvent au ralenti, le sang des deux combattants coule à flots. Ce combat deviendra celui qui opposera Cédric à son frère Jean-Michel (Steve Laplante) : pour obtenir le pardon de Chantal Tremblay, les deux hommes finiront par avoir deux visions radicalement différentes…

Il y a définitivement quelque chose de très cocasse dans l’entreprise des deux hommes. Elle revient tout d’abord à écrire une lettre d’excuse publique à Chantal Tremblay, puis le projet s’emballe pour devenir un livre. Il se nourrit incessamment de la personnalité des deux hommes : Cédric semble sincèrement vouloir s’excuser, comprendre en quoi son geste est problématique et reconnaît son ignorance. Jean-Michel veut quant à lui apparaître comme l’exemple typique du mâle qui se veut être déconstruit, conscient de ce qu’est la misogynie et le patriarcat.

À tel point qu’ils travaillent en vase clos, à domicile, en oubliant purement et simplement qu’ils sont… entourés de femmes : Nadine et Amy, auxquelles ils ne demandent pourtant jamais vraiment leur avis. Leurs interactions avec elles, comme pour bon nombre des autres personnages féminins présents dans le film, se caractérisent surtout par le regard que les deux hommes portent sur elles. À commencer par cette scène dans un diner, où la poitrine de la serveuse s’impose dans l’image, symbolisant le fait que Cédric est incapable de ne pas regarder les seins d’une femme qui se retrouve devant lui.

La maison de Nadine et Cédric devient un lieu d’absurdité permanente et le parfait reflet de l’hybridation des genres voulue par Monia Chokri dans sa mise en scène. La dépression de Nadine, sa fatigue et ses angoisses permanentes se retranscrivent par une imagerie horrifique, empruntant énormément au giallo, dont la réalisatrice se réapproprie allègrement les codes, autant à travers la simple tension de son personnage que lors de scènes plus oniriques. Comme évoqué au cours de la présentation et des questions/réponses qui ont suivi la projection du film organisée par le podcast et la revue Sorociné, on connaît essentiellement le giallo comme genre masculin, dont les héroïnes sont souvent malmenées et peu unies. Ce sera ici tout le contraire. Tandis que les hommes écrivent sur les femmes dans leur coin, la présence hypnotique d’Amy sera pour Nadine l’occasion de reprendre possession de son existence.

La question du regard devient d’autant plus essentielle dès lors qu’Amy s’impose dans le quotidien du couple (et de Jean-Michel le squatteur), habillée dans un uniforme de bonne. Sa première apparition dans l’uniforme laisse les trois autres personnages totalement circonspects et illustre les idées préconçues qui nous habitent, hommes comme femmes. Nadia Tereskiewicz illumine totalement l’écran, tant son personnage apparaît décomplexé et libre d’être ce qu’elle veut être. Elle est celle qui, à cet instant T, attire tous les regards, mais surtout celui de Jean-Michel, dont l’imposture commence à se dévoiler, et celui de Nadine, celle qu’on ne regarde plus depuis son accouchement et qui ne se sent plus désirée.

Tout le casting de Babysitter est profondément saisissant, donnant vie aux mots et à l’humour acerbe de Catherine Léger, dont les punchlines pleuvent sans cesse. À cette base comique, Monia Chokri a ajouté toute une dimension fantastique : la présence d’Amy se veut tantôt réaliste, tantôt spectrale. Elle semble être l’élément magique, envoyée au bon endroit et au bon moment, pour résoudre ou exposer les problèmes des uns et des autres. En termes d’ambiance, on a presque l’impression que la banlieue parfaite de Wisteria Lane rencontre les ténèbres cauchemardesques de Twin Peaks. Ça donne un film tellement foisonnant et vénère qu’on ne peut qu’aimer.

Babysitter, de Monia Chokri. Avec Nadia Tereszkiewicz, Monia Chokri, Patrick Hivon et Steve Laplante. Sortie en salles françaises le 27 avril 2022.

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