Cowboy Bebop : Knockin’ on Heaven’s Door, en l’honneur de Nobumoto Keiko

En ce mois de décembre 2021, anxiogène et tout aussi difficile que les autres de ces deux dernières années, il est bon se replonger dans ce qu’il y a de plus beau au cinéma. Saviez-vous que l’emblématique série Cowboy Bebop, créée par le collectif Hajime Yatate (un pseudonyme pour mettre au même niveau le réalisateur, la scénariste, la compositrice, et les chara et mecha designer) avait aussi eu un film en 2001 ? Dans mes souvenirs il était même sorti au cinéma en France en 2003.

20 ans après sa sortie initiale, replongeons dans l’espace-far-west de Cowboy Bebop, afin d’une part de se laver de l’horrible affront qu’a été son adaptation en série américaine live-action par Netflix, et d’autre part de rendre hommage à sa scénariste, l’exceptionnelle Nobumoto Keiko (Wolf’s Rain, Space Dandy, Tokyo Godfathers, Samurai Champloo, Carole & Tuesday…). Décédée d’un cancer le 1er de ce mois, parce que décidément la vie ne nous épargnera vraiment rien en ce moment, elle était la plus grande collaboratrice de Shinichiro Watanabe, le réalisateur de Cowboy Bebop.

L’action se passe en 2071, majoritairement sur Mars, mégapole cosmopolite aux airs de steampunk évidents. A bord du Bebop, une bande de chasseurs de primes tente de vivre pour le mieux, enchaînant les captures de criminels misérables pour remplir le frigo et profiter de l’univers un jour de plus. A l’image de la série et dans sa continuité, le film Knockin’ on Heaven’s Door ressemble à un long épisode qui exhibe tout l’ADN de Cowboy Bebop sous nos yeux comme pour rappeler à tout le monde : voilà ce que c’est, de l’art.

Passons vite sur le plot, car ce n’est pas forcément lui qui nous intéresse : une explosion de camion-citerne sur Mars laisse penser à une attaque terroriste par armes biochimiques, lance l’équipage du Bebop sur la trace du coupable : un certain Vincent, lugubre personnage et ancien militaire. Comme on nous l’expose dans la scène d’ouverture, où deux des héros (Spike Spiegel, ancien mafieux adepte de kung-fu et pour qui on a inventé l’expression « puer la classe », et Jet, détective reconverti en chasseur de primes) arrêtent des petits voyous lors d’un braquage de superette, leurs raisons ne sont pas particulièrement morales. Ils sont doués pour arrêter les criminels, alors si ça peut mettre du pain sur la table…

Dans l’animation, les personnages sont caractérisés en premier lieu par leur apparence, et ensuite et surtout par la manière dont ils se déplacent. La légèreté de Spike, son attitude désinvolte face à la vie qui le rend si charmant, est apparente immédiatement ici.

Ce qui frappe, lorsqu’on redécouvre le film, c’est à quel point on perçoit la mélancolie profonde de tout l’univers dépeint. Les personnages sont tous figés dans le temps, incapables d’évoluer car traumatisés par un passé qui obstrue leur vision. En cela opposer Spike, personnage sans peur car persuadé d’être déjà mort, à cet antagoniste lui-même persuadé d’être un ange démoniaque descendu sur terre, est un délice de mise en scène.

Chez Watanabe, tout part de la musique ; et du jazz de la compositrice Yoko Konno. Revoyez la scène d’affrontement dans le train suspendu, admirez le découpage fou de l’action qui compense les limites de l’animation de l’époque par un travail inouï au storyboard pour rendre le tout lisible et stylisé. Le temps se dilate entre les moments suspendus, lorsque Spike et Vincent s’observent leurs pistolets tendus comme des sabres de samouraï, et les accélérations comme un soudain solo de saxophone, comme lorsque le chasseur de primes court sur les sièges du train pour balancer son pied en pleine face du terroriste. C’est ça, l’image-mouvement, sauf que c’est un mouvement de jazz. En suite chromatique, où le tempo s’emballe puis se pose, ou chaque instrument a droit à son solo avant que le groupe reprenne de plus belle jusqu’au climax pétaradant.

Plus que du cinéma-jazz, en passant par la case du long-métrage Cowboy Bebop devient du surcinéma. Ses citations permanentes, son brassage des influences était déjà fou dans la série, mais en passant sur la case grand-écran le commentaire change de perspective et semble réfléchir davantage sur lui-même que sur les influences qui l’ont constitué. Entre le film noir, le western, la science-fiction, il n’y a plus aucune limite. Là où dans la série les épisodes sont segmentés et permettaient plus facilement de passer d’un genre à l’autre, ici on ne s’embarrasse point pour tout juxtaposer sans la moindre retenue ; c’est pour cela qu’après la séquence de train où l’on laisse Spike pour mort, on le retrouve entourés de natifs d’Amérique en tenues traditionnelles, (avec un loup histoire de bien grossir le trait) à discuter du Grand Esprit et de la mort qui viendra pour de bon pour lui, un de ces jours.

Pour toutes ces raisons et une demi-douzaine de milliers d’autres, il faut revoir le film Cowboy Bebop. Lever son verre à sa scénariste, faire un doigt aux producteurs de la série Netflix, et espérer que la mélancolie qui s’installe dans nos vies pandémisées soit aussi belle que celle du Bebop.

Merry Christmas, Space Cowboy…

Cowboy Bebop : le film, une oeuvre réalisé par Shinichiro Watanabe et écrite par Nobumoto Keiko. Sortie en 2001 et disponible sur Ciné +

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