Dans les yeux de Tammy Faye : All the boys think she’s a Saint

Au beau milieu d’un Arras Film Festival qui dans son ensemble fait principalement la part belle au cinéma français et d’Europe de l’Est, il arrive que se glissent çà et là quelques avant-premières venues de l’autre côté de l’Atlantique. En l’occurrence cette année, le quota de nouveautés hollywoodiennes est en partie rempli par Dans les yeux de Tammy Faye. Un nom à retenir potentiellement dans la course aux Awards de cette année, dans laquelle pourrait se frayer le film. Mais moins que pour son tandem d’acteurs principaux de prestige sur lequel on prendra bien assez de temps de s’épancher par la suite, ici c’est le nom du réalisateur qui attire notre curiosité (ou du moins celle de la personne désignée par ce « nous » de modestie).

Le réalisateur en question ici s’appelle Michael Showalter, et sonnera avant tout aux oreilles des comedy nerds patentés de notre lectorat. Compagnon de toujours de l’humoriste Michael Ian Black et du metteur en scène David Wain, c’est à leurs côtés qu’il se fait connaître du grand public américain en 2001 avec Wet Hot American Summer, petit morceau culte d’humour régressif et estival redécouvert récemment au travers d’un revival sur Netflix avec l’essentiel du casting original (où l’on retrouve pêle-mêle Paul Rudd, Amy Poehler, Christopher Meloni, Elizabeth Banks…). Si Showalter ne s’est jamais éloigné de ses camarades de potacherie, il a néanmoins fait également ses classes à la télévision en co-créant la très chouette Search Party pour TBS puis HBO Max ; et au cinéma en signant en 2017 l’une des meilleures comédies romantiques de la dernière décennie, le fantastique The Big Sick.

Pour la première fois aux manettes d’un projet labellisé prestige, on se demandait bien ce qui pourrait persister de la patte de celui qui il y a encore quelques années n’hésitait pas dans Wet Hot American Summer à donner un rôle important à une cannette de conserve de légumes parlante. D’autant que cette fois-ci, le cinéaste se retrouvait avec deux acteurs chevronnés et extérieurs à son univers devant sa caméra : Jessica Chastain et Andrew Garfield. La première joue ainsi Tammy Faye Bakker, une des précurseurs du télévangelisme américain aux côtés de son mari Jim Bakker, joué par le second. Ensemble, ils fondèrent un empire de la télévision religieuse mais aussi un parc à thèmes, Heritage USA, qui s’écroulera sous les dettes en 1989. Le début d’un long déclin pour le couple, qui prospéra par les magouilles au sein de l’Amérique ultraconservatrice.

Avec sa patine rappelant furieusement l’inégale mais amusante The Righteous Gemstones et ses combines douteuses de magnats médiatiques alors que l’on est comme tout le monde plongé en plein dans les péripéties du clan Roy de Succession, Dans les yeux de Tammy Faye se montre forcément aguicheur. On en attendait de toute manière pas moins de la part d’un film mettant en lumière Chastain et Garfield, deux acteurs aux trajectoires assez similaires, catapultés très vite comme nouvelles coqueluches du cinéma américain avant qu’une série d’échecs ne vienne écorner leur image bankable à défaut de leur talent. La perspective de les voir se confronter à deux personnages si hauts en couleur, comme le cinéma de festival les aime tant, n’en devenait que plus alléchante.

Et l’approche de The Eyes of Tammy Faye a de quoi faire saliver tant elle donne l’impression qu’on a demandé à Showalter de réaliser un biopic sur les gens qu’il méprise le plus au monde. Devant sa caméra, Jessica Chastain et Andrew Garfield, pourtant pas deux parangons de laideur, deviennent des mannequins boursouflés et choucroutés à l’extrême, affublés de prothèses grossières volontairement déformantes qui font des avatars animés des petites poupées qui ont fait connaître le couple lors de leurs shows itinérants. Showalter prend un malin plaisir à filmer leur laideur, leur hypocrisie, leur appât du gain effréné au mépris de toute morale chrétienne, eux ces benêts philistins dont la réussite souligne en creux le rapport malsain qu’entretient la société américaine avec la religion. Si Andrew Garfield se retrouve par moments trop engoncé dans un rôle un peu chiche et ingrat (parfaitement veule, parfaitement bête, parfaitement malhonnête), Jessica Chastain quant à elle prend un plaisir fou à incarner cette Dolly Parton des bigots qui pourrait lui valoir une nomination à l’Oscar pas incompréhensible en dépit de l’échec du film au box-office US.

À travers eux, le cinéaste évoque surtout l’émergence du télévangélisme au cours des années 70, son essor sous la présidence Reagan et du surtout son impact sur la mutation du conservatisme dans ce qui fut auparavant un bastion du rigorisme protestant des WASP. Cela passe par des parallèles très contemporains avec l’ultraconservatisme trumpiste certes, de son goût pour l’argent et l’arnaque grossière et son aversion pour le réel. Mais cela se retranscrit surtout par la convocation des figures de ce mouvement, ceux-là même dont les prêches multidiffusés ont tant contribué à distiller le poison du bigotisme dans les foyers américains. De Pat Robertson, sémillant nonagénaire retiré depuis peu des plateaux où il avait entre autres qualifié l’ouragan Katrina de punition divine contre l’homosexualité ayant pénétré la société américaine, à Jerry Falwell Sr., dont le fils dirigeait jusqu’à l’an dernier la très influente Liberty University, place forte de l’évangélisme républicain, tous ces portraits composent la galerie terrifiante de ceux qui ont lentement préparé l’Amérique à ses démons fascistes contemporains.

Cinématographiquement, Dans les yeux de Tammy Faye n’apporte pas grand chose au genre toujours trop engoncé du biopic, suivant avec méticulosité la formule du rise and fall qui fera toujours florès du côté de l’Oncle Sam et ce jusqu’à ce qu’Hollywood coule définitivement. Visuellement, Showalter se permet quelques embardées pas déplaisantes notamment pendant les moments musicaux en poussant le curseur du kitsch à l’extrême. Mais cela ne va guère plus loin que ça, le film se contenant de réciter son petit bréviaire du « film suffisamment propre pour être nommé aux Oscars sans pour autant gagner, faut pas pousser non plus ».

De l’inculture et de l’ignorance de Tammy Faye, Michael Showalter tire une morale cela dit assez maligne, loin des écueils périlleux que ce genre d’exercice suggère. Car au-delà du business malsain de la charité sur laquelle elle a fait fortune aux côtés de son mari, avait en plusieurs occasions hérissé le poil du reste de la frange ultraconservatrice en prenant des positions très libérales, apportant son soutien aux homosexuels et même en prônant l’acceptation des malades du SIDA. Il en tire une très jolie scène, un dialogue par écrans interposés entre Tammy Faye et un catholique homosexuel touché par la maladie. Mais la force de cette scène est qu’il l’inscrit dans un contexte qui amène le spectateur à se demander si elle est véritablement honnête, ou juste trop ignare dans son interprétation de la Bible pour l’amener à tenir une telle position. Être tellement con qu’on en devient honnête et bon, si ça c’est pas digne de la philosophie Showalter…

Dans les yeux de Tammy Faye de Michael Showalter avec Jessica Chastain, Andrew Garfield, Cherry Jones…, en salles le 2 février 2022

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