L’Année des treize lunes : barbaque !

L'année des treize lune, cinématraque

Le 31 mai 1978, Armin Meier se suicide le jour de l’anniversaire de son ancien amant : Fassbinder. Les deux hommes s’étaient rencontrés quatre ans auparavant et Meier était devenu l’un de ses acteurs fétiches sur les sept films qu’il a pu tourner durant leur relation. En juillet 1978, le cinéaste entame le tournage de L’année des treize lunes encore dévasté par la mort de son ex. C’est à cette date que débute le récit. À Francfort à la suite d’une rupture, une femme trans nommée Elvira, rencontre une prostituée, Zora la rouge. Ensemble elles vont parcourir la vie d’Elvira, entre sa jeunesse dans un couvent, son travail dans une boucherie et son histoire avec Anton qui va bouleverser sa vie.

L’œuvre cinématographique de Fassbinder, qui vient du théâtre, a trois visages. Il y a ses polars (L’amour est plus froid que la mort), ses films à la veine sociologique se plongeant dans la fiction (pourquoi monsieur r. est-il atteint de folie meurtrière) et enfin ceux qui tentent de rendre compte d’une vérité à travers l’artifice, qu’il a fondé sur l’héritage de son amour pour Douglas Sirk. L’année des treize lunes, parasité par un drame personnel, fait partie de cette catégorie : on est dans le mélodrame. C’est une œuvre sensible qui cherche à percer le mystère d’un amour absolu. Ce sentiment est si puissant qu’il poussera Elvira jusqu’à travailler sa chair et, face à l’incompréhension du monde, à mettre fin à ses jours.

L'année des treize lunes 2, Cinématraque

Tragiquement, ce film se situe au plus fort de la carrière artistique de l’auteur, puisque suivront ensuite Le mariage Maria Braun et La troisième génération. Autant dire que beaucoup de choses ont été écrites sur cette période et sur L’année des treize lunes. Il ne s’agira pas ici de rendre compte de l’extrême richesse du film, mais de s’arrêter sur une scène qui finalement résume à elle seule tout le long métrage.

Elvira rencontre Zora qui la recueille dans un bar, la première explique à la seconde qu’elle souhaite retravailler dans une boucherie. Le corps d’Elvira est découpé dans le plan à travers les miroirs qui sont collés au mur. Zora lui fait part de son incompréhension « tuer des animaux, c’est contre la vie ». S’ensuit, une séquence dans un abattoir. Alors que les deux femmes ont pénétré dans l’entrepôt, elles n’y apparaissent qu’au début et qu’à la toute fin. Leurs corps ne font plus partie du décor. L’ensemble est relié au récit par la voix off d’Elvira qui évoque sa rencontre avec Christophe, l’homme qui vient de la quitter. En même temps que l’on comprend que Fassbinder y projette sa rencontre avec Meier, le spectateur est confronté à l’horreur de la destruction industrielle d’animaux. Il faut voir la façon dont les vaches sont poussées vers leurs bourreaux et la froideur avec laquelle les employés exécutent puis dépècent les cadavres.

En plus d’être difficilement supportable, cette séquence renvoie au passé de l’Allemagne. Les horreurs du nazisme que le cinéaste, tout comme ses contemporains, a dû gérer sont un des éléments importants de la matrice de son œuvre. Cette séquence charnière du film reviendra plus tard en tête au spectateur, lorsque Elvira cherchera à déjouer le suicide d’un homme basané dans un immeuble en construction, plongé dans un rouge sang. Elle lui parlera de son amour, Anton, avec qui elle a mis en place un trafic de viande et comment le travail dans une boucherie a fini par inciter son homme à renoncer à la consommation de viande animale. Ce personnage dont on fera plus tard la connaissance est à l’image d’une certaine Allemagne de l’après-guerre. Anton a décidé de repousser son passé dont il a été victime pour bâtir sa puissance à travers l’exploitation des autres, d’abord avec des petits trafics, puis en travaillant dans l’immobilier.

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Cette nouvelle Allemagne que filme Fassbinder a été abîmée par le nazisme et doit composer avec la douleur de ce passé pour se reconstruire, mais quelque chose a été irrémédiablement détruit, une certaine idée de l’humanité. Le long métrage débute sur l’agression d’Elvira par des prostitués qui ne supportent par de s’imaginer que déguisé en homme, il s’agisse d’une femme. Juste avant, le film s’ouvre par un texte introductif : « “Une année sur sept est une année lunaire. Ces années-là, les êtres dominés par leurs émotions souffrent de graves dépressions. Lorsqu’une année lunaire est aussi une année à treize lunes, il en résulte aussi d’inévitables catastrophes personnelles. Le XXe siècle compte six années lunaires déterminées par cette conjonction dangereuse. L’une d’elles est l’année 1978. Elle a été précédée des années 1908, 1929, 1943 et 1957. Après 1978, la prochaine année dangereuse sera 1992.” » C’est ce qu’une cartomancienne aurait soufflé un jour à Fassbinder. L’année des treize Lunes, montre la violence qu’exerce le capitalisme sur les corps marginaux (les LGBT, les racisés, les femmes, les animaux), et comment, finalement il a assimilé la violence nazie pour en tirer profit dans certaines situations. C’est un film dur et cruel, un film qui aujourd’hui face à un véritable backlash réactionnaire, voire fascisant, a d’autant plus d’importance.

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L’Année des treize lune de Rainer Werner Fassbinder. Avec Volker Spengler, Ingrid Caven, Gottfried John, Karl Scheydt, Elisabeth Trissenaar et Eva Mattes. Disponible sur Ciné+

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