Memoria : Mémoire d’outremonde

Memoria est le premier long-métrage qu’Apichatpong Weerasethakul, palmé en 2010 pour Oncle Boonmee, réalise hors de Thaïlande, son pays natal. Le voici donc en Colombie pour un film qui mêle l’espagnol et l’anglais et avec comme actrice principale la vedette internationale Tilda Swinton. Autant dire que le projet pouvait faire peur aux aficionados du réalisateur connu pour son cinéma aussi poétique qu’exigeant qui aurait pu se dissoudre dans un projet plus ambitieux. Rassurez-vous ou inquiétez vous selon votre rapport au cinéaste, il n’en est rien. Memoria c’est du Weerasethakul pur jus, peut-être même à son meilleur.

« Le temps s’arrête à l’intérieur » explique une vendeuse de réfrigérateurs à Tinda Swinton au début du film. Cela s’applique parfaitement à Memoria. Il n’existe pas de plus grands magiciens du temps actuellement que le réalisateur thaïlandais. Memoria en est la preuve resplendissante. Weerasethakul va au bout de son cinéma dans ce film qui est étonnamment construit comme un thriller : Jessica, incarnée par Tilda Swinton est une cultivatrice de fleurs qui est la seule à entendre un bruit étrange et qui cherche à en connaître la source. Cette quête va la mener à de surprenantes rencontres qui vont la confronter à sa propre identité mémorielle.

Car oui, il est beaucoup question de mémoire dans Mémoria. Mémoire de l’humanité, avec ces squelettes exhumés par des archéologues et mémoire des hommes, aussi floue et évanescente que les songes. En sculptant le temps, Weerasethakul crée les conditions du rêve et en profite pour réinterroger la réalité (d’ailleurs beaucoup de spectateurs ont pris cette invitation à la lettre en s’endormant pendant la séance). La seconde partie dans la jungle colombienne nous rappelle à quel point le réalisateur thaïlandais sait filmer ces espaces propices à l’étrange. Il s’en sert ici pour organiser une rencontre entre Jessica et un homme qui détient les réponses à ses questions. S’en suit l’une des plus belles scènes de ce festival. Il y interroge ce qui fait notre identité propre : nos souvenirs. Mais ce questionnement n’est pas théorique, Apichatpong Weerasethakul nous fait vivre de manière organique cette expérience quasi chamanique. Dans la torpeur de la jungle, il nous entraîne dans son hallucination et nous fait vivre un de ces grands moments de cinéma dont il a le secret.

Mais pour ce film, le temps n’est pas la seule matière travaillée par Weerasethakul. Dans Memoria, il réussit ses enchantements par un travail extraordinaire sur le son. L’une des plus belles scènes du film nous confronte rapidement à ce nouveau terrain de jeu du réalisateur. Dans un studio d’enregistrement Jessica essaye de recréer ce son qui l’obsède. Ce qui aurait pu être une petite scène anecdotique chez n’importe quel autre réalisateur devient ici la clef de voûte de son édifice et une véritable note d’intention. La scène nous installe dans ce nouvel imaginaire que nous propose Weerasethakul, celui d’un son venu d’ailleurs qui ouvre nos sens à de nouveaux horizons. Par cela, il renouvelle son propre cinéma et profite de son exil pour investir de nouvelles pistes artistiques. Sans rien perdre de la puissance contenue de son œuvre, Weerasethakul continue donc à nous surprendre et nous guide vers des recoins inexplorés de notre inconscient. Une transition magnifique entre le son d’une pluie battante et un silence qui semble faire encore plus de bruit restera ainsi dans les mémoires des festivaliers.

À la fin d’un festival comme Cannes, il reste peu de films qu’on a envie de revoir immédiatement. Memoria fait clairement partie des films qui donnent envie de recommencer le voyage au plus vite. Déroutant, fascinant et hypnotique, Memoria est une expérience unique que seul le grand cinéma peut proposer. Une seconde palme d’Or ne serait pas volée tant le film est au dessus du lot.

Memoria d’Apichatpong Weerasethakul, avec Tilda Swinton, Elkin Diaz, Juan Pablo Urrego et Jeanne Balibar

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