Détective Conan la Balle Ecarlate : ceux qui l’aiment prendront le train

Petite surprise ici, car cet article n’est pas signé de Captain Jim, mais de son camarade Corentin, rédacteur pour Comicsblog et podcasteur dans le célèbre First Print. Tel Draymond Green et Steph Curry sur le terrain de basket, ils échangent les bons plans comme des passes décisives : après un article de Jim sur Comicsblog pour parler de John Carpenter, nous invitons à notre tour Corentin pour parler d’animation japonaise !

Comme toute l’industrie du cinéma, la fournée annuelle de Detective Conan a pris un peu de retard. Pour cause de pandémie, le vingt-quatrième film de cette infatigable saga au gamin enquêteur tombe avec un délai, comme coupée de son contexte et de son apparat social. Le film devait au départ causer des Jeux Olympiques de Tokyo, aborder une partie du dialogue entre les Etats-Unis et le C.I.O. lors des nombreux attentats ou manifestations politiques essuyées par l’organisation de ce grand événement sportif. A quelques encablures de là, un COVID plus loin, il est donc nécessaire à plus d’un titre de recontextualiser La Balle Ecarlate, sortie tout à exceptionnelle sur nos grands écrans francophones par ailleurs.

Vues d’Europe, ces vieilles franchises de l’animation japonaise ont tout d’étonnantes curiosités. De France, le constat est encore plus évident : dédiés à une frange passionnée des fans occidentaux, biberonnée à la bande-dessinée du Japon depuis tout jeunes, les Detective Conan et Lupin III (dites le en rythme : RUPAN SENSEI, le sugoi est exceptionnel) sont autant de madeleines de Proust que les curieuses productions du département animation de Warner Bros. adressées aux fans de Batman. A ceci près que ces films font, eux, de l’argent. Au Japon, en Chine, en Corée du Sud, les films d’animation « Case Closed » représentent d’authentiques petits succès, avec une base de fans solide et des scores très honnêtes dans les box offices de ces nations d’Asie compte tenu de la taille du marché du dessin animé local. De quoi mettre du bois au feu de cette infatigable usine, plus de vingt-cinq ans après les débuts du manga. C’est le cas de ce dernier Conan qui a totalement cassé la baraque localement.

De notre côté du monde, Eurozoom s’acharne à distribuer ces projets dirigés vers ces passionnés, toujours clients des productions Gosho Aoyama malgré le passage des saisons. C’est ainsi la première fois qu’un film de Conan sort au cinéma en France ! Soyons clairs : la franchise a fait le choix de se tourner vers ces spectateurs fidèles en laissant un peu moins de place aux curieux ; et pourquoi pas, puisque le succès perdure ! L’objectif de cette critique sera justement de pousser vers cette analyse : et si Conan n’avait pas déjà un peu trop vécu dans sa zone de confort ? Force est de constater que le film représente une porte d’entrée difficile pour qui n’aurait qu’une maigre connaissance de cet univers. Si d’autres papiers, d’autres critiques rédigées de la main de passionnés sauront certainement jouer le jeu du comparatif, pour l’heure, autorisons vous une parenthèse de naïveté. Et si on essayait de découvrir la saga Detective Conan au bout de vingt-quatre films ? Et si c’était possible, et même pas du tout compliqué ? Hein. A votre avis. Parlez plus fort, on n’entend rien les frères. (A noter à ce sujet l’énorme travail réalisé par nos ami.e.s d’Eurozoom dans la promotion du film pour donner du contexte à un public français non familier, ndlr).

Detective Conan : La Balle Ecarlate suit le héros et sa bande dans une enquête prenant pour terrain de jeu la tenue des Jeux Olympiques de Tokyo, et les précédents attentats de ces événements sportifs à travers le monde. Le film ne référence pas directement Munich ou la bombe du Parc du Centenaire, mais le fond s’y retrouve néanmoins : en bricolant une affaire de meurtres, puis d’imitateurs de meurtres, le scénario de Takeharu Sakurai glisse sur cette réflexion encore d’actualité au Japon : les Jeux Olympiques seraient vecteurs de tension sociale, en parallèle des célébrations et du faste déployé par les institutions pour capitaliser sur l’événement. La mise en scène de Chika Nagaoka va chercher à restituer ces deux ambiances tout au long du montage, avec des scènes plus grises, une pression palpable sur le thème de la violence, contrastée par l’aspect joyeux et festif de la tenue des jeux, des sponsors, des partenariats. Pour les jeux de la « World Sports Games », le Japon entend battre un record de vitesse sur un train à suspension magnétique, source d’inquiétude après une menace et l’enlèvement de quelques cols blancs responsables du financement de l’événement.

La saga des Detective Conan fonctionne comme autant de feuilletons à la Luther : une affaire, une enquête, et un fil rouge narratif qui progresse pour laisser à l’intrigue de long-terme les moyens de se déployer. Le plus flagrant dans cette narration à deux vitesses étant la situation du héros : un enquêteur piégé dans un corps d’enfant, systématiquement pris dans les trames internes de différentes organisations d’espionnage ou de contre-espionnages internationales venues mettre un peu de pagaille au Japon, et qui doit se borner à mener une enquête précise par film. Dès l’introduction, La Balle Ecarlate présente le gros de ce l’univers sous la forme d’une séquence « résumé des épisodes précédents », gorgée de noms propres et de connections complexes entre les différents protagonistes liés à cette trame de fond.

En résumé ? Un enquêteur adolescent génial se retrouve piégé dans un corps de gosse. Depuis, il se fait passer pour un enfant, tout en continuant de travailler à la fois avec la police, et avec les services secrets. La plupart des membres de son entourage ne savent pas, et lui-même doit jouer double-jeu en permanence. Certains sont au courant, d’autres non. Brillant, Conan Edogawa est accompagné par une riche galerie d’acolytes, servant d’intermèdes comiques ou de potes de soutien avec de bonnes idées pour résoudre l’une ou l’autre affaire. Si ce jeu de poker menteur qui participe à la force de l’univers sur le papier devient parfois compliqué à suivre, il en reste que le spectateur évolue dans un univers de carte postale japonaise consciente des tics nationaux, de l’amour des trains qui vont vite aux hôtesses aux mimiques mignonnes en passant par les super-héros manufacturés. La Balle Ecarlate a tout d’un produit de son état, micro-cartographie d’obsessions culturelles locales étudiées et presque auto-parodiques, mises à l’effort d’un scénario de fiction importé à l’international. Une sorte de petit échantillon de soft power honnête, intelligent et documenté.

Le film a effectivement le talent de savoir comment se positionner vis-à-vis du public local et international. Sur le Japon, la Toho régale sur l’imagerie de ces trains à suspension magnétique, des records de vitesse de ces bolides, du talent de tacticien de Shukichi Haneda, champion de shogi dans le manga d’Aoyama et vedette locale dans la saga des Conan, et sur l’iconographie d’un Japon ensoleillé, paisible, presque touristique dans ses quelques scènes de paysage et son urbanisme agréable. Pour l’international, le film fonctionne comme une pastille qui semble comprendre l’enjeu des Jeux Olympiques au global. A Tokyo, cependant, la tenue de cet événement sportif aurait apparemment causé quelques tensions entre la population et les organisateurs, contraints de mettre au pas certaines pratiques des riverains pour préparer le pays à l’événement. La production trouve quelques allégories visuelles frappantes dans ce choc culturel, susceptible de se lire en filigrane comme un coup de gueule de la part de l’animation envers une institution qui aura fait rentrer un peu trop de « l’extérieur » dans la métropole. Nagaoka installe une réponse forte en fin de film, à coup de train. A se demander s’il n’y aurait pas un message implicite.

Agréable dans son scénario d’enquête pas si compliquée, le film évolue de séquences en séquences comme une grosse production à coups de bagnoles qui vont vite et d’explications scénaristiques élaborées – vous entendrez pas mal de fois le mot « quench », au hasard. Le film propose un mystère (enfantin), dans un enrobage de film d’animation qui cherche à être ambitieux sur sa production et ses valeurs de mise en scène. Film d’enquête, film de bagarre, film catastrophe, film de course-poursuites, La Balle Ecarlate propose un rendu conséquent qui n’a contre lui que son envie de trop en dire : tout est expliqué, détaillé, et présenté dans des séquences de dialogues trop explicatives et trop fantasques pour séduire celui ou celle qui n’aurait pas l’habitude de ces productions japonaises très quadrillées.

Le paradoxe tient là-dessus : ce film de la saga Detective Conan a l’air conscient des stéréotypes usés sur la société japonaise. Il va se moquer du rôle des hôtesses ou de la passion des sentai qui n’amuse plus que les gamins en bas âge. Mais, dans son modèle de scénario, l’ensemble accuse le coup de son propre format : trop bavard, trop chargé en personnages ou en séquences faciles à couper pour arrêter de délayer une sauce déjà trop riche en ingrédients. Les auteurs eux mêmes ont l’air d’avoir conscience du problème : le film va aller un peu loin, oui, mais seulement sur ses dernières minutes et après le générique pour motiver l’envie de revenir au printemps prochain.

Pour le dire tel quel : non, il est donc difficile de découvrir la saga Detective Conan au vingt-quatrième film. Ce qui est, simplement, normal. Le modèle de production de ces œuvres, de ces franchises destinées à un public de passionnés, ne laisse simplement pas de place à une potentialité de courte-échelle tardive pour d’éventuels nouveaux entrants. Conan va vite, et fonctionne à la hauteur du cinéma comme un feuilleton de téléfilm français : personne ne demanderait aux Petits Meurtres d’Agatha Christie d’être totalement compréhensibles à un boug apparu en moitié de saison par le diktat de la zapette et parce que bon, après tout, pourquoi pas, c’était ça où un documentaire sur la sidérurgie. Cette série de films cultive un narratif sur le long, avec une abondance de personnages secondaires, de situations rocambolesques qui sont probablement difficile à ingérer par un jeune fou qui se réveillerait à trente balais en se rappelant de la seule et unique fois où il s’est attardé sur le manga au détour d’une médiathèque. Personne ne fera ce reproche à la Toho ou à TMS/V1 Studios, parce que leur boulot n’est pas de convertir. En revanche, leur boulot serait plutôt de fédérer.

Le film pose un regard intéressant sur la société japonaise à l’aune des Jeux Olympiques de Tokyo et semble bien plus intelligent qu’une simple distraction pour otakus malmenés par les bizarreries de Dragon Ball Super. Mais les dialogues, notamment, sont souvent accessoires, comme si le sang, la violence ou une main tendue vers la politique empêchaient le public d’intégrer qu’il ne s’agissait plus vraiment d’une fiction pour enfants. Un rythme chaotique et un scénario rempli de monologues très sérieux, une colorimétrie et des modèles de bagnoles animés en trois dimensions appuient l’effet « hors temps » de l’ensemble. Très actuel dans son propos, mais académique dans sa forme, refusant de faire un peu de place aux variations, aux autres styles, aux ellipses ou à un style plus fluide et moins verbeux.

En résumé, La Balle Ecarlate est le plus japonais des dessins animés japonais contemporains, à la fois taillé pour un public de niche amateur de cette façon de procéder (hey, on vous entend soupirer les frères, c’est pas notre faute non plus oh), et à la fois réticent à s’ouvrir aux néophytes. Si la japanimation de d’autres studios d’hier et d’aujourd’hui sait et a su prospérer sur ses forces de travail, la rareté d’un ensemble de travailleurs qui prenaient à l’époque l’art de la deux dimensions au sérieux, Detective Conan paraît aujourd’hui s’être replié sur un corpus de fans qui acceptent l’aventure du moment. Un blockbuster estival de printemps avec des dérives comparables à la fatigue que ressentent aujourd’hui les spectateurs occidentaux vis-à-vis de leurs propres productions locales : pas suffisamment de remise en question, mais suffisamment de bons moments et de pertinence occasionnelle pour rester attractifs, contre vents et marées.

Paradoxalement, on a envie d’applaudir La Balle Ecarlate ! Contrairement à son lointain cousin Rupan, Conan fait encore le choix de la 2D à une époque où il devient de plus en plus difficile d’intéresser le contemporain à cet art noble qu’est le dessin qui bouge. Mais, sous le poids de son intrigue de fond qui avance lentement, de son avalanche de figures secondaires dispensables et de ses habitudes impossibles à tordre et qui avaient jadis poussé les hebdomadaires locaux à parler de « japoniaiserie » (terme abject et critiquable derrière lequel s’abritent hélas de sombres réalités culturelles dans l’écriture de fiction nippones), le film de Chika Nagaoka et Takeharu Sakurai restent un produit de niche. Faits pour les fans, pensés pour ce public fidèle, malgré un propos susceptible de causer international et une envie de se montrer un peu moins tendre avec l’un ou l’autre archétype du coin. On ne réinvente pas la roue, surtout quand le train n’en a pas besoin.

Detective Conan : La Balle Ecarlate, en salles le 26 mai 2021.

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