Hiroshima de Hideo Sekigawa : l’image-mémoire

De 1945 à 1952, le Japon était contrôlé par les Etats-Unis jusque dans les images que ses cinéastes et documentaristes pouvaient produire. Evidemment, il était interdit de montrer que le pays était sous occupation, ainsi que de montrer la moindre image de la destruction causée par la guerre. Même faire référence aux bombardements des villes de Nagasaki et Hiroshima était proscrit, à la fois du fait du contrôle américain mais aussi japonais : le gouvernement en place ne voulait surtout pas que l’on fasse référence à cette défaite, ce moment de faiblesse qui a mené à la fin de la guerre. Et par « moment de faiblesse », il faut comprendre « le moment où un pays a osé utiliser par deux fois des bombes nucléaires sur d’autres humains ».

Cela ne veut pas dire que les artistes ne faisaient pas quand même tout leur possible pour parler de ce traumatisme indéniable. Le long-métrage sobrement intitulé Hiroshima du réalisateur Hideo Sekigawa sorti en 1953 (un an avant Godzilla, qui a d’ailleurs le même compositeur Akira Ifukube) fait partie de ces œuvres qui ont voulu montrer ce que l’on ne saurait voir. Inspiré d’un livre de Dr Osada qui compile des témoignages de survivants de la bombe, le film est resté largement invisible pendant des décennies. Il sort aujourd’hui en France chez l’éditeur Carlotta, accompagné d’un documentaire de 33 minutes captivant du britannique Jasper Sharp, qui retrace toute l’histoire de la représentation des bombardements nucléaires dans le cinéma japonais.

Le film de Sekigawa s’ouvre à Hiroshima dans les années 50, et montre un professeur (joué par Eiji Okada, immense acteur japonais que vous avez vu dans Silence de Shinoda et dans un film français dont on va parler bientôt) qui constate que nombre de ses élèves souffrent de séquelles des bombardements. Cette séquence extrêmement didactique sert de prétexte pour propulser le spectateur le 6 août 1945 dans les rues de la ville, et lui faire vivre les pires horreurs. Pendant une bonne heure de film, introduite par une séquence terrassante de « calme avant la tempête », des images de destructions terribles s’enchaînent les unes après les autres sans qu’aucune ne soit à peu près tolérable à regarder. Ce sont des reconstitutions sur la base des témoignages de l’époque, puisque les vraies images de la ville et des victimes n’existent pas du fait de la censure ; il s’agit donc d’un cas extrêmement rare dans l’histoire moderne de fiction qui donne à voir le réel dans toute son horreur, et sans que cela puisse être taxé de participer à cette horreur.

En effet le sujet principal – et unique – du film est la mémoire de l’évènement : le personnage du professeur sert à montrer cela. Le gouvernement japonais et l’armée américaine ont voulu faire oublier toute cette histoire, la faire passer sous le tapis. Sekigawa quant à lui fait une Marty McFly (la référence est pointue, bon courage), puisqu’il le brûle entièrement, le tapis. Et on comprend aisément pourquoi le film a très rapidement disparu de la surface de la terre : il est politiquement extrêmement virulent. Déjà parce qu’il montre les atrocités aussi frontalement que possible, ce qui n’était pas le cas d’autres productions de l’époque qui jouaient avec la censure (le film a d’ailleurs été financé hors circuit habituel, par le syndicat des enseignants qui comprenait de nombreux sympathisants communistes) en tournant autour de Hiroshima et Nagasaki sans oser y aller à fond. Forcément, ce n’était pas dans l’intérêt des américains que de montrer au grand jour la réalité de leur « victoire » militaire. Mais c’est aussi parce que le gouvernement japonais en prend méchamment pour son grade ; des images censées se dérouler le 7 août montre ainsi comment déjà les pouvoirs en place voulait minimiser la gravité des événements et continuer le combat contre l’ennemi. D’autres séquences extrêmement fortes montrent des orphelins tenter de vendre des morceaux d’obus aux touristes, souvenirs de leurs vies perdues… On ne sort pas indemne d’un tel visionnage.

Jasper Sharp explique également dans le documentaire qui accompagne le film que les sensibilités communistes du réalisateur Sekigawa n’ont pas aidé le film à rester dans la postérité : les marginaux sont souvent évincés de l’histoire officielle nous le savons bien. Il est d’ailleurs fascinant de remarquer que le film Hiroshima est aussi une œuvre communiste et anti-américaine dans sa nature même, puisque sa diégèse comme sa mise en scène sont ancrés dans les théories soviétiques du cinéma. En dehors de la séquence d’ouverture avec le professeur, et d’une séquence de fin anti-militariste qui met en scène un ancien élève qui quitte son travail à l’usine quand elle se met à fabriquer des obus, le film ne comporte aucun personnage principal. Le montage épouse les théories d’Eisenstein dès la déflagration de la bombe en montrant les visages d’innombrables citoyens japonais, et les séquences qui suivent s’attardent sur toutes sortes de victimes sans distinction aucune. Pas de protagoniste, pas de structure narrative attendue non plus, on est vraiment dans du cinéma engagé, de propagande communiste et qui s’assume ainsi.

Même si longtemps oublié, le film de Sekigawa a été popularisé à son insu par Alain Resnais qui en a intégré des séquences dans son célébrissime Hiroshima mon amour sorti en 1959. Il a même repris Eiji Okada, le professeur (c’était ça le film français dont j’avais promis qu’on reparlerait), pour son histoire. Mais aujourd’hui nous avons la chance de découvrir l’oeuvre complète telle qu’elle a été pensée par le cinéaste, et c’est une découverte absolument indispensable.

Hiroshima, un film de Hideo Sekigawa, sorti en 1953. En vidéo chez Carlotta le 28 avril 2021.

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