Ma’Rosa, de Brillante Mendoza

Souvent, lorsque les festivaliers se rendent aux séances du soir pour des films dits sociaux, la honte envahit la salle. Car ces bourgeois cossus se retrouvent par l’intermédiaire d’un écran face à la détresse humaine absolue. Pour que cela ne soit pas trop larmoyant, les films en question sont la plupart du temps un plaidoyer pour la dignité humaine. Néanmoins il existe ainsi un décalage énorme entre le public de riches bourgeois et les personnages sur l’écran, des pauvres types sans avenir.

Les Dardenne ont souvent joué de ce décalage, autant à la fois par conviction politique que par sens de la stratégie en compétition. Idem pour Ken Loach ou des cinéastes roumains. On peut rajouter à la liste de ces cinéastes sociaux Brillante Mendoza, metteur en scène philippin, qui n’hésite pas à montrer sans faux-semblants la pauvreté. On pourrait appeler cela le snobisme cannois de la pauvreté, le fait d’apprécier en smoking-nœud pap et/ou robe de soirée les mésaventures de gens bien plus pauvres que soi.

Ma’Rosa a quatre enfants. Elle tient une petite épicerie dans un quartier pauvre de Manille où tout le monde la connaît et l’apprécie. Pour joindre les deux bouts, elle et son mari Nestor revendent illégalement des narcotiques. Un jour ils sont arrêtés. Face à des policiers corrompus, les enfants de Rosa feront tout pour racheter la liberté de leurs parents.

Or, dans ce film il est très difficile d’entrer. Au début, les informations semblent sortir péniblement d’un magma indifférencié, les personnages sont à peine caractérisés, le filmage se signale surtout par son caractère brut de caméra à l’épaule, ne lésinant pas sur les effets de flou et de recadrage. Il faut bien une heure à Brillante Mendoza pour mettre progressivement les éléments de son intrigue en place.

L’exposition est donc un peu longue, plongeant dans un des quartiers les plus pauvres de Manille. Puis Ma’Rosa se fait arrêter avec son époux pour vente de stupéfiants. Dès lors tout change : le film semble subir un véritable coup de fouet. L’effet de réel dû à cette exposition longuette est décuplé. Un type se fait tabasser dans un commissariat et vu le filmage en plan-séquence, on est obligé d’y croire, on craint même d’assister à un véritable snuff-movie (c’était déjà dans Kinatay, Prix de la mise en scène à Cannes en 2009). Ma’Rosa et son mari sont des pourritures mais bénéficient au moins de l’excuse de la pauvreté. En revanche, la police est corrompue jusqu’à la moelle et demande un pot-de-vin énorme pour pouvoir les relâcher.

Les enfants de Ma’Rosa vont donc se démener lors d’une journée interminable pour rassembler une somme prohibitive destinée à libérer leurs parents. L’un va se prostituer auprès d’un client peu scrupuleux, l’autre va emprunter de l’argent auprès d’une tante, etc. Seule donc la famille en tant que lien social suprême permet de faire la différence entre le bien et le mal et de sauver ce qui peut être sauvé. Pendant ce temps, Brillante Mendoza réussit des passages atmosphériques, suivant des personnages de dos avec une musique soit assourdissante soit légèrement pianotée qui fiche instantanément le frisson, révélant un authentique talent de metteur en scène, ce qui, étant donné la pauvreté de ses moyens, tient du prodige.

Lorsque Ma’Rosa elle-même tentera de gagner auprès d’un prêteur sur gages la dernière somme qui permettra de le faire libérer, autant avouer qu’on est depuis longtemps passé de son côté, contre la police de Manille. Faire basculer les riches mentalement du côté des pauvres, c’est ainsi le petit miracle qui se produit souvent à Cannes. Ma ‘Rosa en est encore un nouvel exemple.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
[usr 3.5]

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


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Un film de Brillante Mendoza

Sortie en France : inconnue pour l’instant

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