Annette : The Dead Don’t Sing

Ca y est, le monde du cinéma revient enfin à la normale. Les salles ont rouvert, Thierry Frémaux est toujours en colère parce que Netflix veut la mort de celles-ci, et Marion Cotillard est de retour sur le tapis rouge de la Croisette. Un tapis rouge écoresponsable, changé moins souvent (à l’image des chemises des festivaliers habitués au Grand Théâtre Lumière au bout d’un certain nombre d’années), qui accompagne une contribution environnementale qui n’a pas suffit à faire chuter les températures pour l’instant. Certes, les masques sont toujours là et la quatrième vague commence à rôder sur les bords de la Méditerranée (quel comble!), mais cette fois c’est décidé, c’est enfin cette année qu’on aura le droit à Benedetta et au nouveau Wes Anderson. Et comme pour faire comprendre que comme partout ailleurs le Nouveau monde n’est pas bien différent de l’Ancien, le 74ème Festival de Cannes s’ouvre comme s’est ouvert le 73ème il y a deux ans : avec un auteur habitué des lieux (Carax remplaçant Jarmusch) et Adam Driver dans le rôle titre.

On souhaitait dès lors juste qu’Annette connaisse un destin un peu plus glorieux que l’anonyme The Dead Don’t Die, gentillet amuse-bouche zombifique et prélude très très vite oublié de ce qui s’avéra par la suite une immense cuvée cannoise. Une cuvée tellement historique qu’il nous a fallu deux ans pour nous en remettre, dira-t-on. Auréolée par le triomphe de Parasite qui fit la quasi unanimité hormis chez quelques rustres de la rédaction de Cinématraque (miracle qu’on soit toujours invités après tant d’années d’errements cinéphiliques), et à peine entachée par le scandaleux oubli du merveilleux Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, la cuvée 2019 fut de bout en bout un millésime royal. Pour lui succéder, celle de 2021 s’ouvre sur un attelage très étrange : le retour sur grand écran de Leos Carax, fidèle à son rythme stakhanoviste d’un film par décennie, cette fois-ci définitivement en langue anglaise, et dans un film musical fruit d’une collaboration avec le groupe culte Sparks (n’ayant toujours pas vu le docu qu’Edgar Wright leur a consacré récemment, je peux toujours prétendre ne rien connaître de leur discographie) et supporté à l’international par… Amazon Studios, autre point commun qui lie d’ailleurs ici Jarmusch et Carax.

Annette est au fond, une énième histoire autour de la figure de l’artiste et de la Création, dans ses multiples sens : l’inspiration, évidemment, mais aussi la naissance, en l’occurrence celle de l’Annette qui donne son nom au film. Les parents, ce sont Henry McHenry (Driver), un comédien de stand-up et Ann Defrasnoux, une célèbre chanteuse lyrique (Cotillard). Le reste des promesses du film se résumaient dans une bande-annonce très hypée, qui annonçait en amont du pur Leos Carax : incroyablement relou à expliquer, incroyablement propice à l’expérience immédiate. On est donc allés logiquement prendre notre shot de Carax en ouverture de Cannes, prêts à noter comme un Grand Cru Nespresso © sur une échelle de 1 à Mektoub My Love : Intermezzo le potentiel chaos de cette séance d’ouverture.

Du chaos, il y en a partout dans Annette, du début jusqu’à la fin. Fruit des obsessions caraxiennes sur l’amour passion, la création, les dédoublements identitaires et l’auto-destruction, Annette fonce à toute berzingue sans jamais se retourner. Sans aucune concession à un modèle de production beaucoup plus mainstream sur le papier, Carax mène sa barque comme il l’entend avec un jusqu’au-boutisme qui rend quoi qu’il arrive sa proposition de cinéma immanquable pour les festivaliers. Annette ne ressemble à rien de connu même s’il est pétri jusqu’au trognon de références et d’une générosité cinéphilique de chaque plan. Annette est un film profondément adolescent dans ses conflits internes : tempétueux et naïf, excessif et grotesque, précieux et vulgaire, tendre et violent, interminable et pourtant mené comme une cavalcade vers l’abîme.


C’est en tout cas cette énergie de tout crin qui anime la première heure du film, la plus belle, celle où toute l’énergie fauve d’Annette explose en plein visage. C’est un numéro de stand-up qui n’en devient vite pas un et s’étire, s’étiole, se délite dans le nuit grâce à un Adam Driver hanté, plus bestial et colossal que jamais. C’est une promenade lyrique qui telle une parade nuptiale renvoie à l’hypnotique décor forestier des papiers peints de Holy Motors (dont les échos résonnent en permanence dans le film). C’est une scène de danse dans la tempête qui devient du Fassbinder filmé par Guy Maddin. C’est enfin une révélation, un acte fou dans son ridicule assumé, porté fièrement comme un insigne honneur, autour de l’identité de la petite Annette, qui fait encore exploser un peu plus le peu de certitudes du spectateur.

Il en devient d’autant plus dommage que la deuxième moitié du film ne tienne pas toujours les promesses de la première, et finisse, à l’instar de son protagoniste principal, par sombrer dans l’abîme. Les coutures plus grossières laissent entrevoir un récit plus convenu, moins virtuose, comme la résolution d’une énigme peut s’avérer parfois moins hypnotique que son mystère même. L’élan toxique avec lequel le film se cabre laisse encore la part belle à de grands moments de cinéma. Le cri du cœur déchirant de l’amoureux éconduit d’Anne, incarné brillamment par Simon Helberg (méconnaissable par rapport à l’Howard Wolowitz qu’il incarnait dans The Big Bang Theory) en est un. La scène finale où les derniers faux-semblants explosent en est aussi un autre. Mais on sent qu’Annette s’essouffle, s’épuise et traîne un peu la patte.

Annette est une expérience éprouvante, extrême même, probablement un de ces grands rendez-vous qui finiront cela dit éjectés des palmarès car trop peu rassembleurs, trop clivants pour un jury. Même à tête reposée après la première des très courtes nuits qui vont s’enchaîner jusqu’au 17 juillet, il semble impossible de « noter » Annette, de poser dessus un sentiment définitif, un score de deux, trois ou quatre étoiles dans un tableau qu’on reprendra en fin de festival pour faire les totaux. Il n’en demeure pas moins que dans ses nombreuses fulgurances comme dans ses non négligeables scories, Annette est une séance d’ouverture parfaite, de celles qui lance un Cannes sur les chapeaux de roue, où à peine après s’être dit notre plaisir de se retrouver, on se remet déjà sur la tronche en se traitant de tous les noms pour marquer nos désaccords critiques. Il y a deux ans, le sympathique mais fadasse The Dead Don’t Die avait mollement lancé une compétition rentrée dans l’histoire pour sa pléthore de films inoubliables. Espérons que cette année, dans un Festival toujours en convalescence et dont on sait même pas s’il échappera à la perspective inquiétante d’une nouvelle vague épidémique, l’entrée ne nous aura déjà pas rassasié sans qu’on s’en aperçoive.

Annette de Leos Carax, avec Adam Driver, Marion Cotillard, Simon Helberg, en salles depuis le 7 juillet

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