Teddy : quand on crie au loup

Vous vous souvenez de Willy 1er ? Récompensé du prix d’Ornano-Valenti au Festival de Deauville il y a quatre ans, le premier film des frères Boukherma, alors entourés de Marielle Gautier et Hugo P. Thomas à la réalisation, imposait déjà une patte toute singulière et particulièrement charmeuse, saupoudrée d’une bonne dose d’absurde. Si vous ne l’avez pas encore vu, il est temps de le rattraper sur Netflix (ou tout autre moyen légal) !

Pourquoi vous parle-t-on du Prix d’Ornano-Valenti de Deauville ? Puisque c’est le jeu du hasard qui fait revenir Ludovic et Zoran Boukherma sur les côtes normandes avec Teddy. Sélectionné par le Festival de Cannes et son édition avortée par Queen Corona, le film fait briller son label « Cannes approved » à Deauville et à l’Étrange Festival en cette rentrée. On quitte la Normandie pour les Pyrénées… et le film d’épouvante ! C’est tout simple : un loup sème la tourmente dans un petit village. Teddy (Anthony Bajon), jeune adulte de 19 ans non-diplômé et un peu paumé, gravite autour de son oncle adoptif (Ludovic Torrent), sa petite-amie Rebecca (Christine Gautier), prête à passer le bac, et son job en tant que masseur au salon de Ghislaine (Noémie Lvovsky). Tout va bien dans le meilleur des mondes jusqu’à ce que Teddy soit mordu par une bête inconnue un soir de pleine lune… Vous sentez venir la partie de loup-garou qui part en cacahuète ?

– On va s’aimer toute notre vie hein ?
– OUI OUI OUI

Il est impossible d’accoler un seul et unique genre à Teddy tant il emprunte de tous les côtés. C’est à n’en pas douter ce qui constitue l’une des véritables forces du film, qui évoque autant l’absurdité d’un Bruno Dumont (P’tit Quinquin en tête avec les personnages des deux gendarmes du village, complètement à côté de la plaque) que le cauchemar de la transformation corporelle de Jeff Goldblum en mouche chez David Cronenberg. Petit à petit, le loup en Teddy grandit : assimilées à la puberté, au développement du corps de l’adolescent, ces transformations physiques provoquent autant le dégoût et la stupeur que le rire.

Le pire étant qu’on y croit tout du long alors que les frères Boukherma devaient bénéficier d’un budget ultra-ultra-ultra minimal. Il y a dans Teddy, comme dans Willy 1er, comme une volonté de laisser transparaître à l’écran que oui, le film que vous regardez est un film de fauchés… Mais un film qui fait du mieux qu’il peut avec ce qu’il a. Spoiler alert : on croit bien plus en cette nouvelle mouture du mythe de la lycanthropie qu’en la nouvelle invasion de zombies de Peninsula, où les images de synthèse disgracieuses vous renverraient presque à l’ère des cinématiques des jeux PS2 (ou même encore plus anciens). Teddy joue la carte des effets pratiques, se réapproprie les codes du genre horrifique tout en cherchant à les transcender et en dépassant les contraintes budgétaires.

Et ça marche ! Aussi et surtout parce que cette ambiance fauchée colle tout autant à l’esprit comique du film, basé sur l’absurde, on l’a dit. Alors que Teddy se sent seul parmi la meute, il est le seul à tourner en dérision tout ce qui se passe autour de lui, en rébellion permanente contre toute figure d’autorité, qu’il s’agisse des gendarmes, de son oncle adoptif ou encore du père de sa petite amie Rebecca. Mais sa proie de prédilection, c’est surtout Benjamin (ou Benja pour les intimes), le cliché de l’ado qui transpire le privilège, la masculinité toxique et la débilité profonde. L’occasion de nous offrir l’une des scènes de soirée les plus gênantes qui soit (dans le bon sens du terme) avec une bagarre qui l’est tout autant (idem).

En donnant corps à cette tête brûlée, Anthony Bajon s’impose toujours comme l’un des jeunes acteurs français à suivre, tant il excelle au côté de chaque membre du casting. À commencer par Christine Gautier, sa petite-amie Rebecca, qui fait vivre à Teddy toutes les phases relationnelles de l’adolescence et du premier amour – là aussi avec énormément de sarcasme. Les Boukherma ont aussi rappelé Noémie Lvovsky, déjà présente dans Willy 1er, pour camper ici le rôle de l’esthéticienne et masseuse Ghislaine, patronne de Teddy, qui abuse elle aussi un peu trop de sa stature. On ne vous en dit pas plus, mais elle vous réserve certaines des scènes les plus décapantes du film (dans tous les sens du terme).

Mêler teen movie et film d’épouvante, ça nous rappelle un peu l’idée d’une autre sortie récente, aka Les Nouveaux Mutants. Sauf que là, c’est bien plus audacieux, original, drôle, réussi, déstabilisant, effrayant, bref : tout ce que vous voulez jusqu’à l’apothéose finale, sorte de Carrie au Super Loto de la salle des fêtes du coin. Souvenez-vous, on a dit que le côté cheap n’était pas un inconvénient ici, bien au contraire : réussir le mélange entre l’horreur et l’absurdité de Willy 1er n’était pas forcément acquis, et pourtant, c’est carton plein. Teddy n’aura pas volé sa sélection cannoise, et on lui aurait bien souhaité de remporter un prix ! Vivement janvier !

Teddy, de Ludovic et Zoran Boukherma. Avec Anthony Bajon, Ludovic Torrent, Christine Gautier et Noémie Lvovsky. Sortie française le 13 février 2021. Présenté en séance événement « L’heure de la Croisette » lors du 46e Festival de Deauville.

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