Sorry We Missed You : La Start-up Nation prend Loach

Au beau milieu de toutes les nouvelles têtes et les projets excitants qui émergeaient de l’annonce de la sélection officielle de ce 72ème Festival de Cannes, l’annonce du retour de Ken Loach, recordman d’assiduité sur la Croisette ; avait de quoi passer presque inaperçu. Non pas qu’on l’ait renié, notre camarade d’outre-Manche. Mais on l’avait quitté sur un malentendu, et lui avec une Palme d’Or : celle de Moi, Daniel Blake, film pas ridicule en soi mais très mineur dans sa riche filmographie, inexplicablement couronné par George Miller (donnant plus que jamais du grain à moudre aux défenseurs de la théorie selon laquelle les immenses cinéastes font de bien piètres présidents de jury) au nez et à la barbe de Toni Erdmann, Paterson, Aquarius ou encore The Last Face (Il se peut qu’un intrus se soit glissé dans cette liste).

On aurait été salauds, on aurait presque dit qu’on se serait retournés le voir en traînant la patte, ce bon Ken Loach et son Sorry We Missed You. Les premières images de son quatorzième film présenté sur la Croisette (oui oui, quatorzième) laissaient craindre une sorte de décalque de Daniel Blake, Loach et son scénariste inséparable Paul Lavery s’attaquant ici à l’uberisation de la société après s’être fait les crocs sur la déliquescence des services sociaux britanniques privatisés. Sa nouvelle figure cathartique s’appelle Ricky Turner, incarné par l’inconnu Kris Hitchen, qui comme souvent chez Loach a vivoté comme quinzième rôle ou petit figurant sur une ribambelle de séries télé avant de débarquer à Cannes aux côtés du cinéaste. Ricky est au chômage, et décide de s’inscrire comme chauffeur-livreur dans une de ces entreprises de sous-traitants chargées de livrer les clients de service spécialisés dans la livraison à bas coût et ultra-rapide (Amazon et compagnie en gros).

Ultra-moderne solitude

Obligé de s’endetter pour s’acheter sa propre camionnette et contraint de se mettre à son propre compte sans le moindre contrat de travail, Ricky rêve des promesses de l’uberisation contemporaine : des revenus confortables quand le travail est bien fait, la liberté de pouvoir se franchiser, la forte demande d’embauche dans un secteur en plein essor… Sauf que voilà, ce tableau idyllique n’a jamais été rien de plus qu’un miroir aux alouettes voué à paupériser un secteur plus que jamais concurrentiel, à limiter au maximum les marges et les droits des travailleurs, et à alimenter une forme de quasi esclavagisme moderne.

Vous allez me dire : oui mais ça on le sait déjà, on a vu les grèves des employés de Deliveroo, Uber Eats ou des employés chargés de récupérer et recharger les trottinettes électriques que les Parisiens laissent traîner dans la rue la nuit. Bravo, déjà ça veut dire que vous n’êtes pas macroniste. Mais comme on est ici à Cannes, on ne juge pas uniquement un film pour son sujet, mais pour ce qu’il est dans son ensemble, c’est-à-dire un film, un objet d’art. C’était le talon d’Achille de Moi, Daniel Blake, qui ne déjà jamais véritablement l’impression d’une version fictionnalisée d’un reportage de télévision. Et c’était ce que l’on pouvait craindre pour Sorry We Missed You.

Il y a plus de cinéma dans cette cuvée 2019 de Ken Loach. Qu’on soit bien d’accord, on reste dans le style Loach le plus élémentaire : sec, brut, sans aucune concession à la dramaturgie. On y retrouve certaines de ses marottes dont bien évidemment le football, faisant de son héros un supporter de Manchester United et par extension de son ami le King Cantona (avec un seul N à chaque fois contrairement à ce que les sous-titreurs français du film pensent). Mais le cinéaste a un but et un but unique dont il ne dévie jamais : montrer comment les aspects retors d’un système vendu comme épanouissant pour les travailleurs sont conçus dès l’origine pour se retourner contre eux.

Dans l’Uber du temps

Ici, Loach ausculte ce malaise contemporain en explorant la cellule familiale des Turner (le « We Missed You » renvoie autant au livreur n’ayant pu délivrer son colis qu’au père de famille absent), en filmant au moins autant les répercussions de la situation que la situation en elle-même : ces réunions d’école manquées, ces repas en famille constamment interrompus, ces colères qu’on arrive plus à contrôler. Tout comme Ricky, son épouse Abbie (Debbie Honeywood) est confrontée aux réalités des glissements sémantiques autour de la vocation des services sociaux (qui deviennent de plus en plus des services à la personne tout aussi compartimentés et uberisés). Et ce sont évidemment leur enfants Seb (Rhys Stone) et Lisa Jane (Katie Proctor).

Parce que Loach et Laverty ont sans doute trouvé un meilleur point d’ancrage dans leur fiction, la sécheresse presque étouffante de Sorry We Missed You a quelque chose de plus efficace, plus intime. On y retrouve un peu les mêmes défauts que chez Daniel Blake, à commencer par une intrigue relativement prévisible et par un dolorisme qui peut parfois frustrer les adeptes de la nuance. Mais on ne va pas reprocher à Loach de faire un pur film loachien si celui-ci s’avère au final réussi. Et que ce soit dans ses moments d’humanité ou dans ses péripéties tragiques, Sorry We Missed You l’est, réussi. Est-ce aussi parce que la tension sociale et le ressentiment général contre la voracité du capitalisme contemporain est encore plus forte qu’il y a trois ans que Sorry We Missed You frappe plus juste et plus fort ? Possiblement. Reste qu’au sein d’une sélection quasi entièrement placée sous l’angle du politique jusqu’ici, Ken Loach et Paul Laverty réussissent non seulement à ausculter les failles qui se creusent dans notre société du tout-travail, mais surtout à leur donner un corps et un visage. Leur film ne sera absolument pas la proposition de cinéma la plus épatante, risquée, surprenante ou vivifiante de ce Cannes 2019. Mais un Ken Loach réussi, ça n’est jamais à écarter quand on commence à discuter palmarès…

Sorry We Missed You de Ken Loach avec Kris Hitchen, Debbie Honeywood, Rhys Stone…, en compétition officielle, sortie en salles encore inconnue

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