Les Estivants : chronique d’un été déphasé

Une villa sur la côte d’Azur. L’été, quelques invités, la famille, les amis, les collègues, dans un tourment existentiel singulier. C’est ainsi que se dessine en trois actes le dernier long métrage de Valeria Bruni Tedeschi, Les Estivants. Actrice et à quelques occasions réalisatrice, cette quinquagénaire franco-italienne au cinéma de démence burlesque novatrice propose en salles obscures son nouveau film projeté hors compétition à La Mostra de Venise cet été. Après trois précédents longs métrages, dont le très louable Un Château en Italie en 2013 où elle évoque la maladie de son frère, elle réalise par la suite un téléfilm, Les Trois Soeurs, et un documentaire en co-réalisation avec Yann Coridian : Une jeune fille de 90 ans, suivant une patiente d’un service de gériatrie dans l’hôpital d’Ivry-sur-Seine.

Sa vie, son oeuvre… La ligne est étroite entre ces deux mondes qui s’entrechoquent dans le cinéma ontologique de Valeria Bruni Tedeschi. Met-elle de sa vie dans la mise-en-scène, ou le processus est-il inversé ? La volonté de la cinéaste est bien claire : présenter ses névroses, ses questionnements, ses inquiétudes et plus que ça, sa folie intérieure qu’elle tourne parfois en auto-dérision, qui dérange et trouble dans un tourbillon de gêne dont on ne rit que par compassion. Car Valeria Bruni Tedeschi n’oublie pas d’introduire une large part de poésie dans son travail, qui tend à rendre subtiles ses atmosphères, et très adroits ses dialogues.

Dans Les Estivants, la mise en abyme est saisissante et parfois même déroutante : on y retrouve le fantôme de son frère Virginio décédé brutalement du sida en 2006, elle y dirige son incroyable mère Marisa Borini (déjà présente dans les précédents films de sa fille aînée), mais aussi et pour la première fois sa fille adoptive, Oumy. Cette chronique d’un été ordinaire menée par des protagonistes complexes et quelque peu aliénés, veut décrire les relations d’une famille réunie dans une grande villa de bord de mer sur la côté d’Azur, où vont se côtoyer vacanciers, et employés de la maison à la situation qu’ils estiment trop précaires ; la hiérarchie sociale s’est installée, c’est certain. C’est dans cet instant estival, et poussés par une certaine frénésie, que vont se créer des liens amoureux, amicaux, emphatiques, au sein de failles plus profondes que laissent progressivement apparaître chacun des personnages présents dans ce huit-clos, dont les frontières se limitent aux clôtures du jardin, et dont il n’est possible de sortir qu’avec la « Mercedes de monsieur ».

Il faut y voir une sorte d’expérience immersive d’observation du genre humain et de ses affres, alors qu’un groupe se retrouve cloisonné dans l’aisance ; qui déclenche une introspection, des remises en question. Le lieu pousse les personnages à atteindre leur limite de bienséance, pour accéder à la libération de l’esprit. Les vacances, la chaleur, la mer, l’idylle en soi, forme un microcosme déphasé où chacun pense pouvoir tout oublier le temps de quelques jours, la morosité de la vie quotidienne. Mais les désillusions du passé refont surface à l’intérieur de ce vaste espace, où tous sont constamment rattrapés par la peine et la douleur profonde. Dans ce chaos d’émotions, les héros sont livrés à eux-mêmes, ils s’abandonnent, et doivent se débrouiller dans la multiplication de leurs fêlures, pris dans cette agitation qui agit comme un électro-choc essentiel au bien-être de cette communauté éphémère : des masques artificiels et factices sous lesquels se nichent une gravité, tout ceci embrassé par la mise-en-scène ailée de Valeria Bruni Tedeschi qui laisse sur nos visages de spectateurs, un léger sourire timide, et une larme vacillante au coin de l’oeil.

Le cinéma de cette femme est autonome, novateur et unique, empruntant largement dans les codes de la comédie italienne, et les mêlant à la légèreté d’une comédie française de qualité, bien loin d’être potache et « rigolarde ». La douce et grave poésie de la vie, cette fusion de paradoxes est efficace et donne tout son éclat à cette inspiration constante de la folie ordinaire, du moindre détail au plus gros des clichés sur l’amour, le deuil, la séparation : c’est la vérité qu’on n’ose s’avouer qui transpire dans ces œuvres poignantes, entre drame et comédie. C’est l’intégralité du travail de cinéaste de Valeria Bruni Tedeschi qu’il faut connaître pour approuver intelligemment les intentions, et pour s’imprégner progressivement de son univers décalé. En somme, c’est un travail d’acceptation de cet humour particulier que l’on comprend plus clairement au fil de ses différentes productions. Car le lien est évident à tisser entre toutes les œuvres de la cinéaste, qui devient un cinéma palimpseste évident, une quête constante, une ode à l’humain, au naturel, et au laisser aller de l’âme. Pour les curieux, la Cinémathèque lui consacre une rétrospective du 2 au 3 février.

Sa filmographie :

Il est plus facile pour un chameau… (2002)
Actrices (2007)
Un Château en Italie (2013)
Les Trois Soeurs (2015) (téléfilm)
Une jeune fille de 90 ans (2016)

Les Estivants de Valeria Bruni Tedeschi, sortie le 30 janvier 2019, avec Valeria Bruni Tedeschi, Pierre Arditi, Noémie Lvosky, Marisa Borini…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.