Arras 2018 : Petits Pères et Grands Repères 

La vie d’un festival est ainsi faite qu’en se perdant dans les méandres de la programmation, on se retrouve souvent devant le dilemme. Quel film traiter et quel film laisser passer afin d’avoir un peu le temps de faire un travail un peu sérieux et approfondi. On est une joyeuse bande de sans-talents ici, mais on essaie quand même de l’exploiter à fond cette absence de talent namého. Et parfois, on se dit que la programmation d’un festival, ça obéit à des logiques, qu’elles soient logistiques (genre « Dis donc Jérôme, tu crois qu’on peut l’avoir pour le photocall Pio Marmaï ou c’est mort ? ») ou thématiques. Vu que la logistique n’est pas trop notre fort (suffit de faire un tour sur la gestion de notre compte Twitter pour s’en convaincre), partons sur le thématique alors. Et s’il y a quelque chose que le début de cette 19e édition de l’Arras Film Festival nous a appris, c’est qu’on y parle pas mal de papas.

Allo Papa Bobo

Un amour impossible de Catherine Corsini, Tout ce qu’il me reste de la révolution de Judith Davis, Mauvaises Herbes de Kheiron et Deux fils de Félix Moati, autant de films centrés sur la figure du père. Cette thématique se confronte à chaque fois de près ou de loin à la déconstruction de la masculinité toxique au cœur des mouvements sociétaux contemporains menés sous l’impulsion de #MeToo. Il y a les pères abusifs : celui d’Un amour impossible, autofiction où Christine Angot se confie sur les sévices subis pendant sa jeunesse. Celui, aussi, d’un des enfants de Mauvaises Herbes – feel-good movie de débrouille sur lequel il y a peu à dire hormis que Catherine Deneuve y dab et porte des fringues à imprimé léopard à un moment, car Isabelle Adjani ça ne suffisait pas pour 2018 apparemment – . Ou encore celui de Tout ce qu’il me reste de la révolution, qui ment par orgueil blessé à sa fille.

Celui du film de Corsini sera évidemment celui qui fera le plus parler. Élégant, érudit, cultivé, parfaitement capable de dissimuler sa monstruosité, il est à l’incarnation du monstre domestique, à qui on pardonne les horreurs antisémites qu’il débite parce qu’il est capable de citer Nietzche dans le texte. On peut être en désaccord avec les idées politiques de Christine Angot, on peut détester ses livres et son style ; mais sa lecture politique du patriarcat, littéralement exposée mot par mot dans le film par son alter ego de fiction à l’âge adulte, est à écouter. Elle devient une forme de cri du cœur, le cri sourd d’une victime qui a enfin trouvé le moyen de poser les mots sur sa souffrance, en passant par l’angle du politique.

Il y a les pères honteux. Il y a les pères absents. Et puis il y a celui incarné par Benoît Poelvoorde dans Deux Fils, la première réalisation de l’acteur Félix Moati. Ce papa de deux garçons (Vincent Lacoste et le débutant Mathieu Capella, excellent), ce quinquagénaire en pleine crise existentielle depuis la mort de son frère décide de se reconvertir dans la littérature. C’est le seul moyen qu’il a pu trouver pour masquer à ses enfants qu’au fond il ne sait plus trop quoi faire de sa vie. Englués dans leurs propres problèmes d’hommes, les deux garçons aussi apprennent alors à se débattre avec leur propre vision de ce qu’est devenir un homme. Revendiquant l’héritage de Cassavetes dans son approche de la masculinité sensible, Félix Moati signe une œuvre dont on devine rapidement qu’elle est un premier film. C’est à dire: pas mal d’idées, beaucoup de pistes, une bonne dose de maladresse et une grande rasade d’intime. Rien de fondamentalement inoubliable, mais l’intensité d’équilibriste de cet écorché vif qu’est Benoît Poelvoorde n’en finira jamais de nous émerveiller quand l’acteur se retrouve bien dirigé. Présent dans la salle, Moati a précisé avoir fait appel à Yves Angelo spécialement pour filmer Poelvoorde.

Père spirituel et Petit Père des peuples

Si la thématique du cinéma social n’a en soi rien de bien neuf dans notre production hexagonale, il semble qu’on puisse en distinguer une forme de nouvelle sous-section : celle du film de l’utopie communiste contemporaine. Arras nous avait déjà fait découvrir le très joli Cigarettes et chocolat chaud, et cette année c’est Tout ce qui me reste de la révolution de Judith Davis qui prend le relais. Actrice et comédienne de théâtre, elle retrouve ici les membres de sa troupe pour sa première réalisation, agrémentée de quelques noms établis comme Malik Zidi ou Judith Perrier. Comédie de jeune trentenaire désillusionné, Tout ce qu’il me reste de la révolution ressemble souvent dans son désir de contrepied et de l’embardée sauvage à une version politiquement augmentée (mais un peu moins réussie) de Jeune Femme de Léonor Séraille. Même abattage gouailleur et désir romantique en bandoulière, Judith Davis est cependant dans l’esprit plus proche d’un mélange entre les Chiens de Navarre et le cinéma de Solveig Anspach.

L’ombre de la regrettée réalisatrice plane malgré elle dans ce film très montreuillois. On ne sait, en effet, si ce n’est plus le ton ou certaines figures de style (la piscine, la présence fugace au casting de Samir Guesmi) qui nous convoquent le souvenir de son ultime film, L’effet aquatique. Parfois bancal en termes d’écriture (certaines sous-intrigues semblent disparaître au fil du film) et de réalisation, Tout ce qu’il me reste de la révolution se pose cependant comme une aimable satire de la machine néo-libérale. Ça ne fait pas avancer le schmilblick, mais il y a dans la posture frondeuse du film à hystériser et tourner en dérision la logorrhée creuse des décideurs une abnégation qui ne relève pas du tic. Elle rappelle en arrière-plan que la langue aussi est un champ de bataille politique. Phagocytée et prise en otage par la novlangue et les mots-valises, elle débouche, voire de régression dans laquelle se situent les idéaux communistes contemporains.

On aurait aimé qu’en canalisant un peu ses aspirations, le film approfondisse ce qui en fait sa singularité, notamment sur ce qu’il essaie de nous dire sur le caractère politique de l’urbanisme parisien. L’héroïne est une jeune urbaniste au chômage, essayant de monter un projet pour l’aménagement de la Porte de Montreuil reliant la capitale à sa proche banlieue. À rebours des dalles de béton, des espaces compartimentés comme dans une assiette pour bébé, elle rêve de construire une rue entre Paris et Montreuil. La rue et le commerce de proximité pourraient être vecteurs de liens et de mixité sociale. Une des réponses à la prolifération de mobilier urbain inutile, de dispositifs anti-SDF et de « troisièmes lieux » artificiels, voilà une belle idée dont on aurait aimé que Judith Davis la creuse davantage. Son film est un pot-pourri qui déborde d’idées et de pistes qui ne vont malheureusement pas quelque part, mais son exploration du Paris de la zone grise et des friches a quelque chose d’assez vivifiant. Elle trouve au passage un écho avec la dalle du Parc de Belleville dans le Deux Fils de Félix Moati, filmée comme un écrin de liberté et comme un battement de cœur secret.

Un cinéma en apnée

Parce que le cinéma ce n’est pas que de la théorie et du politique, on soulignera également que ce début fait aussi la part belle à la figure stylistique de l’apnée et de la quête de la respiration. Elle en devient une forme visuelle, notamment dans L’Empereur de Paris dont on vous a déjà dit le plus grand bien. Et parfois, elle devient aussi le sujet d’un film, comme pour Kursk, le nouveau film de Thomas Vinterberg (encore, une histoire d’hommes et de pères au passage). Il s’agit d’une évocation — à charge pour le régime russe — d’une tragédie qui coûta la vie aux 118 membres d’équipage d’un sous-marin suite à l’explosion accidentelle d’une torpille. L’engin, comme la plus grande part de l’équipement maritime russe de l’époque, était défectueux. Bon, un portrait à charge qui omet complètement de citer Vladimir Poutine, dont ce fut l’un des premiers scandales d’état et dont le comportement à l’époque fut très sévèrement critiqué y compris chez ses soutiens, faut pas pousser non plus. Mais tout de même le portrait à charge d’une nation qui a préféré laisser mourir 118 de ses citoyens au fond de la mer de Barents plutôt que d’accepter qu’ils soient sauvés par des Anglais. Pas grand-chose d’autre à retenir sinon : c’est du ciné robuste, avec un casting cinq étoiles (Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux de l’École de la Vie, August Diehl, Colin Firth, Max von Sydow et un sosie de Maurice Risch) et pas beaucoup d’idées de mise en scène. Un peu une constante dans le cinéma de Vinterberg ces dernières années malheureusement.

Un amour impossible de Catherine Corsini avec Virginie Efira, Niels Schneider, Jehnny Beth…, en salles le 7 novembre

Kursk de Thomas Vinterberg avec Mathias Schoenaerts, Léa Seydoux, Colin Firth…, en salles le 7 novembre

Mauvaises Herbes de et avec Kheiron, avec Catherine Deneuve, André Dussollier, Alban Lenoir…, en salles le 21 novembre

Tout ce qu’il me reste de la Révolution de et avec Judith Davis, avec Malik Zidi, Claire Dumas…, en salles le 9 février 2019

Deux Fils de Félix Moati avec Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste, Mathieu Capella…, en salles le 13 février 2019

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.