Rock O Rico ressort au cinéma : le Coq en Vain de Don Bluth ?

Chantecler est admiré de tous à la ferme ; et pour cause, son chant fait se lever le soleil ! Mais un jour, le méchant Grand-Duc lui tend un piège et l’empêche de chanter… Et le soleil se lève malgré tout. Arrive alors la dépression, le capitalisme et l’apocalypse. Rien que ça ! Tout le destin de la ferme repose sur le petit Edmond…

un n’importe quoi de qualité

Il est très difficile de revenir sur un film d’enfance. En effet, Rock O Rico n’est pas une nouvelle production mais une ressortie au cinéma par Splendor Films. Librement adaptée d’une pièce de théâtre d’Edmond Rostand, le film est un produit estampillé Don Bluth. Pour celles et ceux qui ne connaîtraient pas le bonhomme de nom, ses héros vous ont probablement marqués : Petit-Pied, Fievel, Anastasia… Lui et sa bande étaient à une époque les underdogs du cinéma d’animation américain.

Enfant j’avais vu sans le savoir toute la filmographie de Don Bluth, et j’étais fan ; Rock O Rico est un des dessins animés que j’ai le plus vu de toute ma vie ! Plus de vingt ans plus tard, le revoir est une expérience assez unique ; est-il possible de se détacher de ses amours de jeunesse ? Retrouver un esprit critique sans se laisser séduire par les doux délices de la nostalgie névrosée ? Surtout qu’en préparant cet article, j’ai découvert que Rock O Rico avait été a-né-an-ti par la critique à sa sortie, et fait partie de nombreux « tops des pires films pour enfants jamais ». Nous sommes donc face à deux extrêmes : un film adoré de l’enfance, une œuvre ratée selon l’esprit d’analyse. Qui a raison : l’enfant qui sommeille en moi, ou le critique adulte insomniaque ?

Vous face à mon audace sans pareille.

Coupons la poire en deux, puis allons manger une pomme à la place parce que sans déconner les poires c’est quand même pas ouf : les deux ont plutôt raison. Oui, Rock O Rico, c’est n’importe quoi comme film. En simplement une heure et sans le moindre temps mort, il parvient à s’éparpiller dans tous les sens comme un feu d’artifice qui aurait déconné à l’allumage. A un moment, on a quand même droit à une séquence où des animaux de la ferme (un canard, un chien qui porte des chaussures mais ne sait pas faire ses lacets, une souris et un chat) se déguisent en d’autres animaux (des homards) et sont poursuivis par des crapauds eux-mêmes déguisés en requin. Le tout sur une scène de spectacle façon Las Vegas. On ne sait pas où donner de la tête, les retournements de situation sont tellement nombreux et rapides qu’on a parfois pas le temps de savoir qu’on a été retourné… Bref, c’est. N’importe quoi.

la trajectoire de Chantecler, c’est précisément celle de Don Bluth.

Mais c’est un n’importe quoi de qualité. Déjà parce que malgré un foisonnement d’images qui semble illimité, tout reste en tête. Dès le premier plan, de la Terre légèrement éclairée par le soleil qui se tapit derrière, on sait que ça va nous marquer. Juste après, on a droit à un plan séquence animé en 2D comme sait le faire depuis Masaaki Yuasa. Puis on a un mélange de live action et d’animation. Cette richesse sert vraiment le propos du film, et ce surtout dans sa partie citadine ; la ville que l’on découvre, sorte de Vegas poussé à son paroxysme de l’opulence désincarnée, est un véritable cauchemar de lumière, où tout semble étranger. Pouvoir visionner Rock O Rico aujourd’hui, c’est être témoin d’un passé glorieux où les mômes pouvaient voir des films ultra chelou aux scénarii totalement déjantés, avec des passages bien glauques voire carrément terrifiants, bref c’est être témoin d’un âge perdu. En effet les films de Don Bluth, et Rock O Rico en particulier représentent un langage animé qui n’existe plus aujourd’hui dans la production américaine. Les géants Disney, Dreamworks, Pixar, ou encore BlueSky ont totalement écrasé les œuvres bluthiennes. Les ambitions artistiques de Bluth et sa bande n’ont jamais su faire le poids face à la machine de guerre industrielle qu’est la maison de Mickey (Bluth y a d’ailleurs fait ses armes) ; et lorsque les petits artistes ont voulu copier les grands en faisant des suites sans âmes à répétition, elles ont hélas creusé leur propre tombe.

J’accuse ces deux personnages d’avoir causé la naissance de la furry culture. Au même niveau que Lola Bunny dans Space Jam et Robin des Bois dans Robin des Bois.

C’est d’ailleurs cela que le film tend à montrer, à travers ses explosions picturesques ; la trajectoire de Chantecler, c’est précisément celle de Don Bluth. Quelqu’un qui a su se trouver un public et être admiré pour ses œuvres, puis qui un jour a cessé d’être le centre du monde. Il s’est alors retrouvé enfermé dans la machine capitaliste, dans les magouilles et les manipulations en tout genre qui viennent parasiter de vraies propositions artistiques. Dans le film, le salut de Chantecler vient d’un enfant : Edmond, le personnage principal du film. Ce petit garçon est totalement dingue de Chantecler, et souhaite le ramener à la ferme pour le faire chanter et anéantir le plant démoniaque du Grand-Duc. C’est ce petit garçon qui croit en Chantecler, qui lui redonne sa vraie voix ; espérons alors que cette ressortie au cinéma pourra toucher des enfants d’aujourd’hui, afin que Don Bluth aussi puisse chanter à nouveau.

Rock O Rico, de Don Bluth, au cinéma dans une version remastérisée le 13 juin 2018. (Première sortie : 1991)

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