Le Poirier sauvage : C’est beau, Ceylan

On pourra gloser autant que l’on veut sur la valeur intrinsèque de la sélection de ce Cannes 2018, mais on ne pourra pas lui retirer un certain goût pour maltraiter ses festivaliers. Avec une majorité de films chronométrés à plus de deux heures, cette édition a multiplié les films amples, parfois beaucoup trop, mais aucun autant que le nouvel opus de Nuri Bilge Ceylan. Pour la troisième fois consécutive, le cinéaste stanbouliote explose la barre des deux heures et demi après Il était une fois en Anatolie (2h37) et Winter Sleep (3h16). Les deux précédentes tentatives lui avaient valu le Grand Prix en 2011 puis la Palme en 2014. Son Poirier sauvage met ici fin à l’expansion rapide de son cinéma, s’autorisant un petit moment de temporisation en atterrissant tranquillement à 3h08 sur la piste d’atterrissage. Sauf que là où Winter Sleep s’était dévoilé aux yeux de la Croisette dès le troisième jour de compétition, Le poirier sauvage fut tout simplement le tout dernier présenté cette année aux journalistes et invités du Grand Théâtre Lumière.

Autant dire qu’après une course de fond de douze jours faite de nuits de quatre heures, d’articles écrits entre deux projos, de paninis dégustés à la hâte dans les files d’attente et de centaines de litres de café englouties,  il fallait être préparé, même si par exemple ici Ceylan est plutôt notre tasse de thé (dernière journée du festival, on se lâche sur les jeux de mots pétés). D’autant qu’il est assez aride, le nouveau film de celui que Cannes avait découvert avec le super Uzak en 2003. Retraçant le retour au pays d’un écrivain et aspirant enseignant lettré, il s’articule autour de longues séquences de dialogues philosophiques où les certitudes du jeune héros se confrontent à une mentalité et une réalité bien différentes dans la petite ville de campagne où il a grandi.

Au gré de ses rencontres, Sinan renoue avec sa famille, et notamment un père un peu trop porté sur les jeux d’argent, ses camarades d’enfance, rencontre un confrère écrivain, un ami imam… Tous vont faire l’expérience du sentiment de désillusion du peu amène Sinan, jamais avare de la petite pique pour faire déraper le débat pour mieux faire apparaître sa misanthropie désabusée. Entre espoir de voir son roman, qui donne son titre au film de Ceylan, publié dans les librairies et tentation de tout laisser tomber pour s’engager dans l’armée, Sinan se remet en question au moins autant qu’il n’essaie de faire le point sur son rapport à sa terre natale.

Un des personnages les plus forts et les plus fuyants de cette édition

Sinan restera à coup sûr l’un des personnages de cinéma les plus marquants de ce Festival, en ce qu’il est à coup sûr l’un des plus fuyants. Derrière son savoir et son érudition se cache un caractère souvent taciturne voire franchement désagréable. Poussant constamment ses interlocuteurs à s’énerver contre lui, il aime abuser du raisonnement sophiste, de la provocation gratuite voire de l’insulte camouflée. Parfois adorable, le jeune peut aussi se révéler la dernière des têtes à claque, probablement parce que lui-même ne sait pas trop qui il est. Son livre est terminé mais ne semble rien lui inspirer, il ne sait pas en parler, ses idées sur la littérature sont trop volatiles et chacune de ses convictions semble s’effondrer dès qu’elle est mise face à la contradiction, enclenchant chez lui un mécanisme de défense.

De plus, il incarne on ne peut mieux ce sentiment que probablement beaucoup ici (votre serviteur compris) ont déjà ressenti : ce rapport de fascination-répulsion de ceux qui ont quitté les campagnes désertifiées pour les grandes villes envers le lieu de leur enfance. Sinan est autant attiré par la culture de sa région de l’Anatolie que frustré par la mentalité des gens qui y habitent, et par leur étroitesse d’esprit. Ces régions que les jeunes ont fuites pour aller tenter leur chance ailleurs nourrissent leur caractère en ce qu’elle leur apporte une force, une singularité, mais aussi cette impression de ne pas avoir forcément grandi « à l’endroit où il faut », avec ce qu’il peut y avoir d’auto-dépréciation.

Sinan n’est peut-être pas le héros le plus attachant de tous mais il est certainement l’un des plus complexes et des plus humains que ce Festival nous aura donné à voir, notamment parce que son caractère cyclothymique contamine le film et l’amène à flirter avec plusieurs genres, notamment la comédie romantique à travers une séquence magnifique de retrouvailles avec une de ses amies d’enfance. Il permet à Nuri Bilge Ceylan de déployer une palette d’émotions immense, parfois au sein même de la même scène.

Plus généralement, Le poirier sauvage s’impose comme un tour de force d’écriture, qu’on récompenserait bien volontiers ce samedi d’un Prix du scénario mérité. Gérant l’évocation du retour au pays de Sinan s’étalant sur plusieurs mois, Ceylan et son épouse Ebru (qui collabore à l’écriture de ses scripts depuis Les climats en 2006, où ils tenaient par ailleurs les rôles principaux) démontrent un art presque inégalé de la gestion du temps et son écoulement. La gestion prodigieuse des ellipses et mini-ellipses, parfois au sein d’une séquence d’ailleurs, font du Poirier sauvage un film où l’on ne s’égare jamais, un film de plus de trois heures qui ne donne pourtant jamais l’impression de se répéter ou de s’attarder inutilement. Extrêmement dense en terme de dialogues, le film réussit chacun de ses mini traités de philosophie avec une grâce tout aristotélicienne qui confirme que le Turc est bel et bien l’un des cinéastes majeurs de son temps.

Le Poirier sauvage pourra rebuter par sa densité théorique mais se montre par ailleurs plus doux que les deux précédents opus de Ceylan. Ce travail méditatif, fruit de l’esprit d’un cinéaste accompli et plus que jamais sûr de la puissance de son cinéma pour lui permettre de s’étendre autant, vient ponctuer une édition 2018 qui n’aura finalement fait que monter en régime qualitativement. Sera-ce suffisant pour venir bousculer sur le fil le jugement des jurés cannois ?

Le Poirier sauvage de Nuri Bilge Ceylan avec Aydın Doğu Demirkol, Murat Cemcir, Bennu Yildirimlar…, sortie en salles prévue le 15 août.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

1 Comment

  • Répondre mai 19, 2018

    Jloup

    3h de films pour dire que les turcs creusent des puits là où il n’y a pas d’eau. Une belle photographie ne fait pas une mise en scène pas plus que l’abus du symbole…

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