Burning (and lootin’)

Adapté d’un ouvrage d’Harumi Murakami, Burning a tout d’une possible Palme, le film synthétise tout ce que l’on retrouve dans les autres films de la compétition (la politique, l’artistique et… le mystère), mais s’en distingue par son infinie délicatesse. Jong-soo, écrivain amateur, fils de paysan rencontre Haemi, une ancienne camarade de classe qu’il avait perdu de vue, devant un centre commercial où elle a un job alimentaire. Après l’avoir dragué, Haemi propose à Jong-soo de lui faire garder son chat, le très timide Chofo pendant qu’elle part en voyage. À son retour, elle est accompagnée par Ben, un riche coréen du quartier huppé de Gangnam. Burning raconte l’étrange amitié qui se lie entre eux et qui terminera par tout basculer suite à la disparition suspecte d’Haemi.

quelque chose cloche

Le film débute très simplement et une bonne partie du film est consacrée à la vie quotidienne de ces trois jeunes gens. Jong-Soo qui, gamin, trouvait Haemi moche couche-t-il avec elle parce qu’elle a décidé de se refaire le visage ? Haemi couche-t-elle une seule fois avec Jong-soo pour profiter ensuite du désir de Jong-soo pour elle ? Et Ben, qui aime mettre en avant sa fortune et ses nombreux amis cherche-t-il à s’interposer dans cette relation naissante, aussi attiré par Haemi ? La question centrale étant : Haemi  a-t-elle des sentiments pour l’un ou l’autre, ou pour l’un et l’autre, ou pour aucun des deux ? Cela pourrait être du Hong Sang-soo mais quelque chose cloche. Qui appelle Jong-soo sans lui laisser de message ? Passionné par l’art de la pantomime, Haemi invente-t-elle Chofo, où est-il réellement très discret ?

Il suffira au trio d’une dernière rencontre dans la ferme familiale de Jong-soo pour que ces quelques détails prennent une importance inquiétante. Cette séquence qui sert de pivot, contient sans doute la plus belle scène du film où, après quelques verres et l’effet du cannabis aidant, Haemi se met à danser seins nus. Si la séquence est belle, elle aboutit surtout à la première manifestation de jalousie de la part de Jong-soo. Un peu plus tôt, dans le même état que la jeune fille, les deux hommes se faisaient des confidences. Ben avouera que la consommation de cannabis n’était pas sa seule activité criminelle, mais qu’il éprouvait également à un vrai plaisir à bruler les serres qui parsèment les campagnes.

Il a fallu quelques minutes pour que l’on bascule de la comédie romantique et l’errance au thriller paranoïaque. On comprend dès lors aussi pourquoi le cinéaste n’a pas voulu répondre à toutes les questions, pourquoi il a choisi de laisser quelques cases vides : parce que c’est ce hors-champ qui permet au cinéaste de faire participer le spectateur à la lente montée de paranoïa qui s’empare de Jong-soo qui va dès lors enquêter sur la disparition de Haemi et ne va pas mettre longtemps pour soupçonner son nouvel ami Ben d’avoir un lien avec cette disparition. Bien que les preuves soient maigres, la maitrise du langage cinématographique du cinéaste a préparé le spectateur à ne pas négliger le fait que Ben pourrait très bien avoir tué la jeune fille, par jalousie, ou même par jeu.

ne jamais trancher

Sans crier gare, Burning un discours politique très étonnant surgit, qui voit se disputer la prolo (Haemi), le paysan (Jong-soo) et le capitaliste (Ben). Ce dernier, très à l’aise dans tous les milieux, semble s’amuser de la présence de ses amis, jusqu’à rentrer dans le jeu de Jong-soo et participant à faire monter sa paranoïa. Le détachement de Ben vis-à-vis de la disparition d’Haemi, qu’il remplace par une autre femme étonne. Mais d’un autre côté, il questionne le narcissisme certain de Jong-soo lorsqu’il lui fait remarquer qu’il ne voit pas les choses lorsqu’elles sont trop proches. A-t-il réussi à utiliser Haemi pour jouer un tour à Jong-soo ? Haemi après avoir été insulté par Jong-soo, aurait bien eu le droit de se venger après tout.

Ce qui rend le film assez beau, c’est de ne jamais trancher, de laisser le spectateur dans ses doutes ou ses certitudes. À l’image de Ben, le bon vivant, Lee Chang dong s’amuse avec les spectateurs et livre un petit bijou autant graphique que scénaristique.

Burning de Lee Chang-dong avec Yoo Ah-In, Steven Yeun et Jeon Jong-seo. Sortie prochainement.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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