Une affaire de famille : On ne choisit pas sa famille

La famille, c’est souvent compliqué avec Kore-eda, mais depuis qu’il a décidé d’affronter frontalement les origines de son blocage avec le quasi autobiographique Après la Tempête, le cinéaste a passé un nouveau cap. On a beaucoup écrit sur l’étrange positionnement du cinéaste sur The Third Murder, un thriller politique à première vue très éloigné de ses obsessions. Et pourtant, avec Une affaire de famille, on y voit un film charnière. Il y a un avant The Third Murder, et un après. L’avant se concentre sur la psychologie, sur la simplicité des protagonistes face à des situations qui leur échappent. Quelque part, si Kore-eda arrive à construire des personnages aussi bouleversants, c’est que tout simplement, il touche là où ça nous fait mal, spectateur lambda : nos lâchetés, nos actes héroïques. Ignorer l’autre, lui donner notre amour. La base. Ces petits riens, comme disait Christophe, qui ont toujours abreuvé la créativité des artistes, quel que soit leur moyen d’expression. Ce sont ces petites choses qui ont toujours nourri le cinéma de Kore-eda… jusqu’à Third Murder.

Qu’est-ce que Third Murder ? L’histoire d’un flic, qui tombe sur un os : un prolo s’accuse d’un meurtre, celui de son patron. Mais les choses ne sont pas si simples. Évidement Kore-eda a du mal à jouer avec les codes du cinéma spectacle, pas son truc. Mais il a besoin de décortiquer la chose. C’est du côté du Silence des Agneaux qu’il va creuser. Si le film pour les fans du cinéaste paraît faible, c’est qu’il cède aux ficelles du genre. Mais c’est justement parce que le cinéaste se met en danger que The Third Murder est important et participe à donner de l’ampleur à Une Affaire de Famille. Que raconte Third Murder ? Simplement la primauté de l’argent roi sur toute justice, la soumission des institutions à la logique économique. C’est là où réside la violence extrême dans Third Murder. Enquêter sur une affaire, ça coute de l’argent pour une rédaction, ça pousse des cabinets d’avocats à investir, à la fin c’est celui qui a le plus d’argent qui gagne. La vérité, tout le monde s’en fout, l’important est de gagner de l’argent ou de permettre aux institutions de faire des économies.

Une affaire de famille commence — à la limite — là où Third Murder s’est terminé. La destruction, chez l’enfant de la possibilité de croire en la justice, au monde des adultes. Plus encore, c’est la foi de Kore-eda en les institutions japonaises qui a été ébranlée. Avec une Affaire de Famille, Kore-eda marche sur les pas de Satoshi Kon et de son Tokyo Godfather. Il recompose une famille avec des laissés pour compte et des fracassés de la vie. Évidemment pour l’auteur de Nobody knows, l’abandon n’est jamais un échec, bien au contraire, le début d’une belle aventure. La formation d’une véritable famille soudée, non pas selon ses affinités, mais selon ses besoins. S’il prend soin de se pencher sur chacun des personnages, c’est évidemment à travers les yeux des enfants qu’on va entrer dans cette drôle de famille. Comment va-t-elle s’inventer des codes pour survivre à une société qui la rejette, ou qui ne s’oblige pas à s’intéresser à ces parias ? Comment le père va-t-il enseigner l’art du vol à son fils, et les gestes à adopter pour ne pas se faire prendre ? Superstitieux, Shota croit pouvoir se protéger en répétant des gestes, avant chaque larcin. Pour le paternel, une règle est plus importante que les autres : subtiliser seulement ce dont on a besoin, et ne jamais mettre en difficulté les gérants de boutiques. Ces enseignements, le gosse va lui-même les inculquer à la petite dernière de la famille, Juri. Une petite fille que la famille a recueillie après avoir constaté que l’enfant était battue par ses parents. Ce sauvetage, acte profondément humain, va paradoxalement fragiliser l’équilibre fragile qui s’était créé dans la famille et surtout aggraver le possible regard des institutions sur ces déclassés. Là où ils ne commettaient que des délits, le sauvetage est perçu d’abord par les médias, puis suite à un accident, par les institutions, comme un crime : si aux yeux des spectateurs, ils ont sauvé la fillette, aux yeux des institutions ils ont kidnappé la gamine.

Cette famille qui s’était créé un nid douillet où chacun semblait heureux se retrouve confrontée à la froideur de la justice et au passé de chacun des individus composant l’étrange groupement familial. Kore-eda qui jusqu’ici filmait ses personnages avec douceur, change son fusil d’épaule et les sépare, les filme face caméra, où chaque question des policiers est une humiliation de plus pour les personnages.

Une Affaire de Famille, de Kore-eda Hirokazu avec Lily Franky, Ando Sakura, Matsuoka Mayu, Kiki Kilin.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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  • […] de cette année a mis l’accent sur le politique, qu’il concerne le sujet des films primés (Une affaire de famille, BlacKkKlansman, Capharnaüm) ou ceux qui les font (Spike Lee et surtout Jafar Panahi). Si l’on […]

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