Weldi, un fragment du monde arabe

Deuxième long métrage de Mohamed Ben Attia après le succès en festival de Hedi, un vent de liberté (2016) : meilleur premier film et Ours d’argent du meilleur acteur à la Berlinale 2016 (notamment), le cinéaste tunisien revient avec Weldi, une œuvre qui se consacre une fois encore aux rapports familiaux et à la difficulté de les dépasser. Cependant, plus que la figure maternelle de Hedi, c’est celle du père qui prime dans Weldi (qui signifie littéralement Mon cher enfant).

Et le cinéma fait bien les choses puisque l’acteur Mohamed Dhrif (qui fut le premier casté) dans le rôle du père est bouleversant. Si la distribution est de manière générale assez bonne, c’est bien lui qui crève l’écran et tant mieux puisqu’il tient le rôle principal. Si Weldi avait été en compétition pour un prix d’interprétation masculine, Dhrif aurait sans nul doute été dans les favoris. Ce père (trop) aimant, presque collant demeure dans son amour envers son fils touchant de maladresse. Un personnage lui dira que c’est son bonheur à travers son fils qu’il veut alimenter : il n’en est rien. C’est bien un amour pour l’autre évident que ce père envoie. Son fils est tout pour lui. Il est prêt à tous les sacrifices, tous les maux pour sa progéniture. Il s’inquiète de ses migraines, pour son baccalauréat et enfin (forcément) de sa disparition. Il enquête et en vient à traverser la Turquie pour rejoindre la Syrie, un des pays privilégiés par les djihadistes pour former leurs futurs terroristes. Pourtant, Ben Attia arrive à éviter le piège du manichéisme, que ce soit chez les passeurs, chez les parents ou chez le fils nouvellement disparu. On sent une forte capacité chez le Tunisien à comprendre, appréhender et dépeindre un monde arabe décimé par les Occidentaux et qu’il est trop simpliste de résumer à une opposition : axe du Bien/axe du Mal comme a pu le faire Georges W. Bush jadis.

Partir en Syrie pour le fils est autant un moyen de fuir le diktat parental que de s’affirmer en tant que personne « adulte » : ce n’est donc pas une fatalité bien que la Tunisie soit le pays qui envoie le plus de jeunes hommes à l’EI. La mort rappelle combien nous sommes vivant-e-s (ce que recherchent les terroristes et ce qu’évoque un des personnages) et le terrorisme fait appel à ce manquement et surtout à l’inévitable disparition de l’espoir : « le terrorisme, en effet, n’a pas mûri tout seul ; il n’est pas le fruit du hasard et de l’ingratitude malignement conjugués. On parle beaucoup à son propos d’influences étrangères et sans doute, elles existent. Mais elles ne seraient rien sans le terrain où elles s’exercent, qui est celui du désespoir. En Algérie, comme ailleurs, le terrorisme s’explique par l’absence d’espoir. Il naît toujours et partout, en effet, de la solitude, de l’idée qu’il n’y a plus de recours ni d’avenir, que les murs sans fenêtres sont trop épais et que, pour respirer seulement, pour avancer un peu, il faut les faire sauter » avançait Albert Camus dans L’Express du 9 juillet 1955 (« Terrorisme et Répression »). C’est évidemment ce qui plane encore sur de nombreuses parties du globe et que Mohammed Ben Attia arrive magnifiquement à capter par ses capacités très intéressantes de portraitiste et de photographe d’un instant précis : ici, un fragment du monde arabe en 2018.

Cependant, par-delà des qualités notables, on regrette que Weldi se cantonne à une peinture assez convenue, rappelant les Frères Dardenne (qui produisent une fois encore une œuvre du Tunisien). Il paraît difficile dans cette édition cannoise (c’était le cas avec Un jour à la Semaine de la Critique) d’envisager une forme inédite de réalisme qui dépasse la simple caméra à l’épaule et les scènes du quotidien qui s’enchaînent. Plus prenant par son sujet que par la manière de le mettre en scène, Weldi demeure toutefois une œuvre à voir ne serait-ce que pour la performance incroyable de Mohamed Dhrif.

Weldi de Mohamed Ben Attia, avec Mohamed Dhrif, Mouna Mejri, Zakaria Ben Ayed, Imen Cherif, Taylan Mintas et Tarik Copty. 1h44. Sortie prévue le 21 novembre 2018.


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