Lazzaro Felice : Faire un beau voyage

Avec son deuxième long-métrage Les Merveilles, consacré par le Grand Prix du Jury, l’Italienne Alice Rohrwacher s’était rapidement frayé un chemin parmi les nouveaux visages auxquels il faudrait s’habituer à recroiser pendant de longues années sur la Croisette. C’est donc sans grande surprise que quatre and plus tard, on la retrouve de nouveau en Compétition officielle avec ce Lazzaro Felice, Heureux comme Lazzaro, d’ores et déjà placé comme un compétiteur sérieux pour le palmarès final au vu des premiers retours.

Lazzaro Felice nous emmène en plein cœur de l’Inviolata, un petit hameau tranquille dans la campagne italienne où vit une communauté répondant de la marquise Alfonsina de Luna, dont on comprend qu’elle a fait fortune dans le commerce de la cigarette avant de couler ses vieux jours à l’écart du monde. De tous les habitants du lieu, le jeune Lazzaro est sans doute le plus singulier. Comme habité par une bonté sans faille, il est le garçon à tout faire de la communauté, qui ne manque de profiter de sa grande naïveté. Un jour, le fils de la marquise, Tancredi, disparaît. Lazzaro le retrouve et les deux jeunes se lient d’amitié avant que Lazzaro ne meurt tragiquement. Vingt ans plus tard, le jeune homme se réveille d’entre les morts et part à la recherche de son passé, de rencontre en rencontre.

La rencontre miraculeuse d’un acteur et sa réalisatrice

La figure de la résurrection nous amène évidemment rapidement à penser à Lazare de Béthanie, disciple et ami du Christ ressuscité quatre jours après sa mort, épisode retracé dans L’Evangile selon Saint-Jean. Le titre du film de Rohrwacher, quant à lui, nous ramène immédiatement à la quête du pays perdu de l’enfance, celui-là même dont se lamentait Joachim du Bellay dans son Heureux qui comme Ulysse, qui explore également la question de la décrépitude du temps, qui semble d’être emparé du monde dans lequel vivait autrefois le jeune Lazzaro (« Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux / Que des palais romains le front audacieux »).

De références, il est constamment question dans Lazzaro Felice, conte moral et social traversé de références à l’histoire du cinéma italien. On pense aux familles des métairies de L’arbre aux sabots (Palme d’Or 1978) du regretté Ermanno Olmi, décédé la veille de l’ouverture de ce 71ème Festival de Cannes, mais aussi à l’égoïsme truculent des paysans des Pouilles dans le classique d’un autre grand nom éternellement lié à Cannes, l’Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola. S’inscrivant dans cette tradition du cinéma sociologique des années 70 de l’autre côté des Alpes, Alice Rohrwacher hybride néanmoins son film d’une dose de fantastique pour en faire un conte moderne et candide, à l’image de son héros.

La grande réussite de Lazzaro Felice tient à la rencontre entre la cinéaste et son acteur principal Adriano Tardiolo. Sorte de croisement entre Timothée Chalamet et un jeune Justin Trudeau, ce jeune débutant aspire la caméra vers lui par sa candeur indéboulonnable et s’impose immédiatement comme un prétendant très sérieux au Prix d’interprétation masculine. Il porte à bout de bras le film, notamment dans les séquences de sa jeunesse partagées avec le jeune Tancredi (Luca Chikovani). C’est d’ailleurs quand Alice Rohrwacher s’éloigne par moments de lui dans le second acte que le rythme du film retombe et s’égare dans quelques longueurs, et ce malgré la présence d’acteurs confirmés (Alba Rohrwacher, sœur de la réalisatrice et déjà à l’affiche des Merveilles, mais aussi Sergi Lopez ou Tommaso Ragno).

Extrêmement solide et regorgeant d’idées, Lazzaro Felice est à coup sûr l’un des films les plus complets et les plus aboutis d’une compétition encore à la recherche d’une locomotive. D’aucuns lui reprocheront une certaine distance théorique, surtout dans la deuxième moitié, où le poids des imageries religieuses vient alourdir un film qui jusqu’ici se débrouillait très bien à être une sorte de Forrest Gump campagnard. Il n’en reste pas moins un joli objet de cinéma, doux-amer et mélancolique, qui saura sans conteste se frayer un chemin dans les cœurs de nombreux festivaliers. Et de certains jurés ?

Lazzaro Felice d’Alice Rohrwacher avec Adriano Tardiolo, Alba Rohrwacher, Sergi Lopez… ; date de sortie en salles encore inconnue.

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