Chris the Swiss, tu n’as rien vu à Vukovar. Rien !

Cinéaste suisse, Anja Kofmel présente en ce moment son premier long à la Semaine de la Critique : Chris the Swiss qui poursuit son travail entamé dans son court métrage de fin d’études Chrigi. Dans Chris the Swiss, elle se met à la recherche du passé de son cousin Christian Würtenberg (surnommé Chris), un journaliste suisse retrouvé assassiné dans de mystérieuses circonstances durant la première partie du conflit yougoslave (principalement la guerre de Croatie ici). De cette quête, elle découvre que son oncle dispose d’un passé plus sombre qu’il n’y paraît et que le conflit que l’on vendait comme un simple affrontement entre nationalistes (serbes, croates, kosovars, macédoniens, slovènes, etc.) dépassait inévitablement ce cadre. À partir de fragments de souvenirs et de recherches multiples (entretiens et autres utilisations des carnets du cousin Chris) : Anje Kofmel se met en quête d’une histoire qui supplantera le personnel pour le collectif, ou quand l’histoire rencontra fatalement l’Histoire.

Trois mémoires se superposent, s’entrechoquent, se confondent, se répondent, se contredisent

Car, il n’y a rien à dire. L’histoire de Chris est autant incroyable et extraordinaire qu’irréelle. C’est une suite d’événements à laquelle personne n’aurait pu songer dans la salle. C’est un florilège de personnes plus invraisemblables les unes que les autres (mention spéciale à l’exceptionnel « Chico »). Un journaliste suisse passé par les guerres en Afrique du Sud et en Yougoslavie, les services secrets helvètes (information donnée par le terroriste Carlos himself), la Brigade Internationale (sous le joug de l’Opus Dei et des extrémistes de droite) et le reportage de guerre indépendant. Afin de conter cette étonnante vie et quête, Anja Kofmel use de diverses images aussi bien d’animation que d’archives ou tournées pour l’occasion. Les souvenirs de la cinéaste se confrontent ainsi aux souvenirs des proches de son cousin eux-mêmes confrontés aux souvenirs des images prises sur le vif. Trois mémoires se superposent, s’entrechoquent, se confondent, se répondent, se contredisent. La volonté est noble afin d’embrasser au maximum un point de vue objectif dans la démarche (en tant que mémoires plurielles et contradictoires). Pourtant, cela échoue. Pas tant dans cette volonté matricielle que parce que ces changements de régime d’images opèrent des ruptures de rythme, de ton, d’engagement qui nuisent au film plus qu’à son propos. La partie animation interprétant les souvenirs et les hallucinations d’Anja Kofmel est clairement supérieure aux deux autres. On se presse d’attendre ces magnifiques, autant que sordides, images en noir et blanc. On se met alors à imaginer qu’est-ce que Chris the Swiss aurait pu donner s’il avait été uniquement composé d’images d’animation avec ces envoûtantes voix off ? Que se serait-il produit sous nos yeux si la quête personnelle d’Anja Kofmel était rapidement passée au second plan ? Si elle ne s’était pas autant mise en scène ? Sans doute une œuvre grandiose proche de Valse avec Bachir (Ari Folman, 2008) avec lequel les rapprochements et les comparaisons sont difficilement évitables. Mais, Chris the Swiss n’atteint pas les sommets du film israélien : pas tant techniquement donc ni dans le propos que dans la mise en image et les intentions de la cinéaste.

De ses rêves aux affrontements à Sarajevo, la cinéaste suisse arrive à évoquer un conflit aussi bien connu, que complexe, confus et dont seul le temps apportera les réponses : rôle de l’OTAN et notamment des États-Unis, présence d’organes religieux, ventes massives d’armes aux deux camps, assassinats de journalistes et reporters, etc. La force des images d’animation convoquées entre naturalisme, surréalisme et expressionnisme (pensons au Der Krieg d’Otto Dix) sait répondre à cette confusion induite par les guerres et la faiblesse de la mémoire dans les états (post) traumatiques (l’utilisation du noir et blanc participe évidemment de cette disparation des souvenirs). C’est dans ce registre que Chris the Swiss tire sa force, sa puissance, et tant pis, si c’est ce n’est qu’un fragment de l’œuvre. Après tout, toi non plus : tu n’as rien vu à Vukovar. Rien !

Chris the Swiss de Anja Kofmel, avec Anja Kofmel, Megan Gay, Joel Basman, Michael Würtenberg, Veronika Schwab, Carlos Ilich, Ramirez Sanchez, Sinisa Juricic, Heidi Rinke et Julio Cesar Alonso. 1h30. Prochainement en salles.

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