Nos Batailles : Fallait pas qu’elle s’en aille

Viens-je de faire deux fois la même vanne sur Daniel Balavoine sur les trois derniers jours du Festival, après Thunder Road ? Tout à fait, mais en même temps, comprenez ça comme un hommage, car comme le film de Jim Cummings présenté à l’ACID, celui de Guillaume Senez représente à peu près ce que ce Cannes 2018 a sorti de mieux pour l’instant.

Nos Batailles, ce sont surtout celles d’Olivier (Romain Duris), employé et représentant syndical dans un entrepôt chargé d’expédier des colis, qu’on devine assez inspiré de celui d’un GAFA spécialisé dans le commerce en ligne de produits culturels, m’voyez. À la difficulté de voir la pression sociale s’abattre sur ses collègues de travail (licenciements pour le moindre motif vaseux, heures supplémentaires forcées, dégradations des conditions de travail) s’ajoute celle qui touche son foyer lorsque sa femme Laura (Lucie Debay) disparaît du jour au lendemain de la maison. Sans prévenir, sans laisser de mot, emportant avec elle toutes affaires. Devant désormais élever ses deux enfants pour deux avec un demi-salaire, Olivier se lance dans une lutte au quotidien pour rester à flots dans un monde qui ne pardonne rien aux retardataires.

Deux ans après le remarqué Keeper, le Belge Guillaume Senez se voyait attribuer les honneurs d’une séance spéciale dans la sélection de la Semaine de la Critique, au beau milieu du chaos d’un dimanche balayé par une énorme pluie d’orage. L’orage, il pointe aussi dans la vie d’Olivier, confronté à une double réalité sociale particulièrement féroce. Sauf qu’ici on est pas chez Stéphane Brizé, et au naturalisme doloriste, Guillaume Senez lui préfère une certaine forme de « gravitas légère », contrebalançant systématiquement la dureté du quotidien de cette famille sans mère, comme amputée d’un « membre fantôme » dont l’absence-présence plane sans cesse au-dessus du film, par un humour et un cœur inébranlable. Ce n’est jamais misérabiliste, et pourtant jamais véritablement déconnecté de la réalité. Parce qu’on a le droit de continuer à sourire dans son malheur, Nos Batailles réinvente un format bâtard et oxymorique en apparence qui s’apparenterait à un « feel-good movie social ».

Éloge de la débrouillardise et de la solidarité, Nos Batailles se révèle surtout extrêmement juste dans la description de ses rapports humains. Nombreux sont les actes des personnages à ne pas obéir à une simple logique d’efficacité du récit, mais plutôt à constituer un tableau d’ensemble de la vie d’une communauté lorsqu’un de ses membres vient à disparaître. On continue à vivre, difficilement, mais on continue en se chevillant à l’amour des autres. La caméra, très sobre, de Senez va souvent coller aux personnages, comme pour leur chuchoter à l’oreille. Pas besoin de filmer une crise de larmes pendant trois plombes, pas besoin de montrer la tâche sur les draps parce que l’un des gamins commence à faire pipi au lit. Ici on s’engueule deux secondes, et tout finit par un câlin, parce que c’est déjà suffisamment la merde autour pour perdre son temps à se couper de ceux qui nous soutiennent.

Un sens remarquable de la compassion

Il y a quelque chose de très doux et très vivant dans Nos Batailles, qui passe souvent par la bonté des caractères et par la générosité des personnages, qui montre notamment en quoi l’intime et la politique peuvent être liés, y compris parce que même la compassion est un geste politique. Souvent abordée par une frange du cinéma social francophone, cette dichotomie entre le monde du public et celui du privé disparaît très rapidement. Les deux s’imbriquent parfaitement, une symbiose qui fonctionnait déjà parfaitement dans Keeper. Dur, mais jamais cruel ni complaisant, le film navigue toujours avec finesse sans évacuer la douleur de l’absence et la peur des lendemains qui déchantent.

Ce sens de la compassion passe bien évidemment par une direction d’acteurs absolument remarquable. Omniprésent sur les écrans depuis quelques années, Romain Duris trouve avec ce film l’un de ses rôles, à défaut des meilleurs (on va pas se lancer dans un top 10 au débotté), l’un de ceux qui exploitent le mieux sa palette de jeu et sa sympathie naturelle, qui dépasse depuis longtemps le simple rictus charmeur dans lequel il a pu parfois s’enfermer. On parle déjà de César (la sortie du film étant prévue en octobre, il ne semble pas interdit d’y penser en effet), mais chaque chose en son temps. On pourrait parler ici de Dominique Valadié, délaissant comme une fois de temps en temps les planches de la Comédie française pour venir composer un très beau personnage de grand-mère inquiète, ou saluer le talent des deux petits jeunes, Basile Grunberger et Lena Girard Voss. On préférera plutôt s’attarder sur deux des actrices les plus intrigantes révélées par le cinéma français ces dernières années, et qui excellent encore ici : Laure Calamy (que Senez avait déjà dirigé dans Keeper) et Laëtitia Dosch.

La première apporte instantanément ce cocktail de charme discret, cet insubmersible sourire capable de cacher les plus grands torrents de larmes, ce pétillement irradiant qu’on avait déjà pu constater dans Un monde sans femmes, Victoria, Ava ou à la télévision dans Dix pour Cent. La deuxième, elle, confirme après Jeune femme ou le très beau Gaspard va au mariage (notre camarade Gaël avait longuement disserté sur le sujet à l’époque), qu’elle est une actrice-monde insaisissable et indomptable, amenant dans un tourbillon sa drôlerie bizarre, son goût de la réplique tendre et malaisante à la fois, cette capacité à faire constamment un pas de côté par rapport au reste du monde. Existant uniquement dans son propre univers, presque dans son propre espace filmique, elle tire le film vers elle plus que le film ne la tire vers lui. Ces scènes deviennent des bouffées d’air comiques, ou on rigole de tout et tout le monde et avant tout de soi-même, ou on peut s’engueuler et se faire un câlin dans la seconde. Il n’y a qu’à voir la manière dont elle et Duris parviennent à s’emparer de ce qui est devenu un gimmick du film social français, « la scène de danse au moment où ça commence à vraiment devenir la merde », et à le tordre à leur manière pour nous offrir un très bel instant de cinéma au son du « Paradis blanc » de Michel Berger.

Nos batailles n’est peut-être pas forcément un grand film (encore que, vu les échos dithyrambiques qu’il reçoit), mais c’est un film avec un énorme cœur, ce qui est probablement encore mieux. On aurait pu se retrouver avec une version glam du cafardeux L’économie du couple de son compatriote Joachim Lafosse, on se retrouve avec l’un des plus jolis films de cette première moitié de festival, jusque dans son final touchant de fantaisie humaine. Des films comme celui-là, on peut aisément se battre à leurs côtés.

Nos batailles, de Guillaume Senez avec Romain Duris, Laure Calamy, Laëtitia Dosch…, sortie en salles prévue le 10 octobre prochain.

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