Donbass (et dumber) [Un Certain Regard]

Avec Loznitsa, les choses sont simples, il y a les bons Ukrainiens : la bourgeoisie éclairée pro européenne et démocrate d’un côté et les gros porcs de prolo de l’Est nourris aux fake news qui fantasment sur le nationalisme ukrainien : Russia Today le répète souvent « Si un type se trimbale avec un drapeau ukrainien, c’est un nazi  et il faut le lyncher». C’est peu dire que Sergei Loznitsa, depuis qu’on a rencontré son cinéma (avec un peu de retard, il est vrai) avec Une Femme Douce, nous pose problème. Dans son précédent film présenté l’année dernière au Festival de Cannes, il sabotait son propre film avec une fin puante.

le dispositif filmique est d’une incroyable stupidité

Dans son nouveau film, c’est dès le départ qu’il se fixe l’objectif d’être pénible. On le sait, Loznitsa a une dent contre la Russie et il utilise son savoir-faire pour combattre par son art la puissante influence de Poutine sur une Ukraine déstabilisée. Si l’intention est louable (Poutine, entre nous, on évite de l’inviter à l’apéro Cinématraque), le dispositif filmique est d’une incroyable stupidité. La première scène pose très vite un problème, le cinéaste choisit d’utiliser les effets d’un making of pour nous plonger dans une dystopie où attentats et scènes de guerre seraient des mises en scène. On le sait ce n’est pas une dystopie, pour des intérêts économiques les grandes puissances racontent des histoires pour avoir le soutien de « l’opinion publique » et utiliser l’invasion de pays, des bombardements massifs pour « apporter la démocratie ». On pourra citer, dernièrement les USA qui l’ont fait (les armes de destructions massives de Saddam Hussein). La France est « intervenue » en Libye (qui n’a été qu’une opération de nettoyage pour éviter l’inévitable : la découverte d’un financement occulte pour assurer à un candidat de droite une victoire électorale). La Russie de Poutine aurait même poussé le bouchon encore plus loin en organisant des attentats à Moscou pour faire leur fête aux Tchétchènes. Poutine : charmant personnage.

Il y a un concept médiatique, provenant de l’extrême droite américaine, popularisée par Donald Trump, aujourd’hui dans toutes les bouches : les « Fake News ». C’est juste un élément de langage désignant la propagande de l’autre, le dispositif de communication mis en place par l’opposant politique. Loznitsa a un compte à régler : dénoncer les fake news. Ce faisant, le cinéaste ukrainien prend son élan pour défoncer une porte ouverte. Certes, c’est une belle scène d’ouverture et il montre qu’il maîtrise l’outil cinématographique, mais il semble découvrir la lune : oui, dans une période de guerre, la première victime est l’information. Tout l’intérêt de l’art cinématographique est de réfléchir au temps qui s’est déroulé ou qui se déroule. Donner les armes aux spectateurs pour qu’ils puissent mettre à distance les images immédiates provenant de l’information, possiblement déformée par les propagandes des puissances en conflit, grâce à l’image temps du cinéma.

Le manichéisme qui se dégage de l’ensemble est navrant

« La télévision fabrique de l’oubli, le cinéma fabrique des souvenirs » comme dirait un cinéaste en compétition. Donbass n’est pas du cinéma, bien qu’il en ait  la forme : c’est purement et simplement de la propagande, anti ukrainien russophone. Le manichéisme qui se dégage de l’ensemble est navrant. On ne va pas refaire l’histoire, mais c’est évidemment un beau gâchis que l’histoire récente de l’Ukraine, et il est difficile de comprendre la dernière œuvre de Loznitsa sans avoir en tête le bordel actuel. L’Ukraine est un pays qui se compose de plusieurs cultures et plusieurs langues, dont le roumain, le hongrois, le russe et l’ukrainien. Un pays qui a retrouvé son indépendance après la chute du bloc soviétique, on ne dirait pas, mais ce n’est pas si loin. Comme d’autres pays qui ont basculé brutalement d’un système idéologique à un autre, contrairement à l’idée qu’on en se fait, les Ukrainiens n’ont pas basculé du bolchevisme totalitaire à la joie d’appartenir au monde libre. L’Ukraine n’a jamais vraiment obtenu son indépendance, son rôle dans la circulation du gaz entre la Russie et l’Europe est trop importante pour la laisser aux Ukrainiens. S’est développée, dès lors, une économie parallèle obéissant au marché libre et non faussé, un bonheur pour le crime organisé qui a vu dans l’Ukraine un nouvel eldorado. Une opportunité pour la Russie et les USA qui se font plaisir et l’Union européenne, sans véritable tête pensante se retrouve à jouer l’arbitre. L’incapacité de l’Union européenne à s’imposer sur la scène internationale, qui plus est au cœur du continent eurasien, est pour beaucoup dans la merde actuelle.

Provenant d’une famille bourgeoise ayant fui la Biélorussie (ça se comprend, c’est aujourd’hui encore le pire endroit sur terre à proximité de l’Union européenne), Serguei Loznitsa trompe le spectateur en réduisant la guerre civile en Ukraine à la zone « séparatiste » du Donbass, pro Poutine et le bel élan pro européen des urbains dont Kiev est le symbole. Il y a quelque chose de détestable chez lui : le refus d’exposer la complexité d’un territoire et des ambitions géopolitiques qui sont en place, pour imposer un récit binaire. Il lui faut : d’un côté des méchants (les Ukrainiens de l’Est) et de l’autre des gentils (représenté par lui-même, l’onanisme de son dispositif filmique où l’opérateur est omniprésent, le cinéaste Serguei Loznitsa et la bourgeoisie de Kiev).

Lonitza s’impose finalement comme un cinéaste propagandiste

Il veut, aujourd’hui, absolument présenter son film à Cannes, sur la scène internationale, alors même que Thierry Fremaux lui a annoncé que Donbass ne pourrait pas concourir pour la Palme d’Or. L’important n’est pas la reconnaissance de ses pairs, que pourrait lui apporter une sélection en compétition officielle, c’est le message qu’il cherche à imposer : les russophones du Donbass sont des salopards et puis c’est tout. Lonitza s’impose finalement comme un cinéaste propagandiste, pour qui la fin justifie les moyens. On a, nous, une autre idée du cinéma, plus complexe, plus fine, et on a hâte de voir un jour un film qui puisse réussir à mettre en scène la passionnante histoire récente de l’Ukraine. À certains égards, ce pays nous prévient des troubles qui, vue la situation, ont de grands risques de se produire dans toute l’Europe.

Donbass, de Sergei Loznitsa, avec Tamara Yatsenko, Liudmila Smorodina, Olesya Zhurakovskaya, Boris Kamorzin, Sergei Russkin, Petro Panchuk. 2018

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