Il se passe qu’il se passe trop de choses à la fois – ACID 2018

C’est toujours un plaisir de se poser sur son clavier pour écrire à propos de films. Toujours. Je n’ai pas l’occasion de le faire tous les jours, c’est vrai, parce que je suis souvent occupée. Vous aussi j’imagine, vous avez votre vie. On est pris par la vie, le temps. On est là, du soir au matin, à expérimenter tout en respirant. Bref, il se passe des choses quoi. C’est le propre de l’existence, qu’il se passe des trucs. Eh bien devinez quoi ? On n’en fait pas un film pour autant. En tout cas, ça, c’était la norme jusqu’à…

 

Il se passe quelque chose, par Anne Alix, un film sélectionné à l’ACID 2018.

Au début de ce film, on retrouve Irma (Bojena Horackova), sur le pont d’Avignon. Irma n’est pas venue pour danser en rond mais pour se suicider. C’est Dolorès (Lola Duenas) qui la voit et la sauve de son funeste destin. Le soir, quand elles se retrouvent dans une chambre d’hôtel, leur destin se croise : Irma est une veuve bulgare d’une cinquantaine d’années que plus rien ne retient dans ce monde. Son acte désespéré, c’était un peu le dernier clin d’œil qu’elle pouvait faire à son mari disparu. Dolorès, elle, croque la vie à pleines dents. Sur les quarante ans, elle travaille dans le tourisme et est en mission en ce moment même. Son but ? Trouver des endroits gay-friendly sur la Côte d’Azur pour son prochain guide touristique. Notez bien cette part de l’intrigue, elle est très importante. (Non, elle ne l’est pas, mais on nous fait bien croire que si alors moi aussi je m’y mets.) Du coup, Dolorès se dit qu’elle peut se faire une copine et redonner gout à la vie à Irma et décide donc de l’emmener sur les routes avec elle. Le reste de l’histoire… ne raconte pas vraiment cette histoire.

Non mais je te jure, dit moi ce qu’il se passe, c’est mon histoire et je comprends déjà plus.

On pourrait penser que des rushs d’un autre film se sont retrouvés greffés dans la mauvaise time line de montage. Apparemment non.

Déjà, le film ne s’ouvre pas vraiment sur Irma et son deuil. Il s’ouvre sur un groupe de ghostbusters mais non, ce n’est pas un énième remake de la célèbre franchise. On a juste une team de personnes avec un fort accent provençal dans une habitation délabrée qui essayent d’entrer en communication avec des esprits et sont à la recherche du paranormal. Aucun souci avec ça en particulier. Mais ne vous attachez juste pas trop à eux puisqu’on ne nous les présente pas, on ne donne pas de contexte, et qu’ensuite, on passe à Avignon et Irma et qu’on ne revoit nos amis du paranormal qu’une seule fois dans le film, sans connexion toujours. On pourrait aisément penser que des rushs d’un autre film – plutôt amateur – se sont retrouvés greffés dans la mauvaise time line de montage. Apparemment non. On n’en saura pas plus.

Et ça, ce n’est qu’une des nombreuses fois où on s’interroge sur le déroulé de la narration de ce film qui est une fiction suivant ces deux femmes aux destins uniques et scénarisés.

Pour faire simple, on ne nous explique pas ce qu’il se passe la plupart du temps. Le chemin que je vous ai donné en début de post, c’est bien celui auquel semble vouloir tenir la réalisatrice de cinéma dans un premier temps, puis dans un second, après avoir visiblement changé d’avis, puis une dernière fois, après avoir emprunté un autre chemin. Et entre temps ? Je ne dirais pas qu’on a de tout. On a des trucs qui se passent. Après de là à dire qu’il se passe quelque chose… C’est plus compliqué.

Là, c’est moi pendant nos vacances à Porquerolles cong. On parlait fort, et on dansait toute la nuit à la bodega du coing.

Il se passe plein de choses en fait. Le problème c’est qu’on s’y perd complètement.

Petit point de contexte : Anne Alix est, de tradition, plus réalisatrice de documentaire que de fiction. Le documentaire, à ne pas confondre avec le reportage, est un art très compliqué, qui demande de raconter une histoire aussi maitrisée qu’une fiction mais dans un cadre réel avec de vraies personnes, ce qui rend l’exercice très compliqué à maitriser. Il y a, ensuite, plusieurs façons de faire du documentaire, dont le cinéma direct. Le cinéma direct revient à filmer le réel dans son ensemble et à en présenter une vérité, et comme le documentaire implique la subjectivité du/de la réal, cette vérité provoquera diverses émotions selon la mise en scène choisie des éléments filmés. En France, vous connaissez Strip-Tease, une émission qui n’hésite pas à montrer une vérité crue et qui fait tendre le spectateur vers une gamme d’émotions particulières comme vous en avez peut-être fait l’expérience. (Oui, en général, c’est la grande gênance et le malaise, oui.)

Bon, et bien là, en regardant Il se passe quelque chose, par moments, on dirait qu’on a affaire à un épisode de Strip-Tease avec des portraits de gens-tout-le-monde vivant de le sûûûûûd avé l’accent cong, c’est très important de ne montrer que des gens qui parle fooort là, putaing, ça chante quoi. Mais on dirait qu’on est dans Strip-Tease par moment seulement.

Si vous suivez, avant, je vous ai dit qu’on avait aussi l’impression de regarder un film de fiction de cinéma. Et puis je vous ai aussi dit qu’on avait l’impression d’avoir glissé sur un podcast Youtube de chasse aux fantômes pendant quelques minutes. Alors ? Au moins, on sait que le titre ne nous ment pas : il se passe plein de trucs. Le problème c’est qu’on s’y perd complètement.

Horackova et Duenas sont exceptionnelles d’authenticité

Au départ, il faut saluer l’idée du synopsis de base, les deux personnages semblent totalement originaux et prometteurs, elles sont intéressantes, différentes. Pour une fois qu’on nous dépeint deux personnages féminins principaux qui ne sont pas stigmatisés, on s’attend à se prendre de passion en suivant leur épopée. Elles sont touchantes, humaines, drôles, tristes, et très justes. Horackova et Duenas sont exceptionnelles d’authenticité et semblent pouvoir porter ces deux personnages de femmes très loin. Finalement leur chemin n’est pas le principal intérêt, c’est un vecteur pour… montrer qu’il s’en passe des trucs en Provence. Enfin, peut-être, enfin j’crois. En fait, c’est dommage, mais je n’arrive pas à définir cela autrement. J’ai pu suivre leurs deux vies temporairement, d’un point à A à un point B pendant un peu moins d’une heure et demie de film mais finalement, alors qu’on nous propose des moments très forts émotionnellement et parlants pour chacune, on se dés-attache très rapidement et très souvent pour passer sur les portraits de gens qu’elles croisent ou pour d’autres moments plus ou moins contemplatifs.

Le PMU du coin plus authentique que tes studios de Plus Belle la Vie.

Et ces va-et-vient sont aussi techniques malheureusement. Qu’on s’entende, tourner en IMAX avec 250 millions de dollars pour faire des effets spéciaux en post-prod, c’est très bien, les images sont ouf. Mais vous pouvez quand même faire un film de merde, ça arrive tous les mois (je tousse, je tousse et ne pointe aucun film récemment sorti du doigt). En tout cas, vous pouvez faire des films moyens ou nuls avec un gros budget et une magnifique image et vous pouvez faire un film fabuleux avec un 5D Mark III en lumière naturelle. Ce qui compte c’est la vision, de savoir raconter une histoire, aussi bien à travers son scénario et ses personnages que par ses choix de mise-en-scène visuelle. Du coup, ça implique de connaître les règles du cinéma, éventuellement de savoir les briser, pour que tout ait du sens. Alors là, même avec un petit boitier, ça peut être très beau et raconter des histoires fabuleuses.

On est trop dans le documentaire pour se prendre au jeu de la fiction. Trop dans la fiction pour pardonner l’aspect documentaire.

À l’évidence, dans le documentaire, on fait plus rapidement fit de tout le côté propret et mise-en-scène. Même si un documentaire doit s’écrire des mois à l’avance, chaque séquence étant écrite et planifiée, le jour J, on se retrouve soi-même avec sa micro équipe, son gens-tout-le-monde qui n’est pas acteur-trice et il faut être mobile, s’adapter, et tourner dans des conditions rapides et changeantes. Alors forcément, on n’a pas le même rendu esthétique souvent, et ça ne pose pas problème : notre cerveau l’accepte, on n’a aucun problème avec ça et notre attention est entièrement rivée sur la réalité qu’on nous montre et l’histoire qui va avec.

Et bien ici, on sent trop le passé docu d’Anne Alix et on est en même temps trop dans un film de cinéma pour l’accepter. Ça fait sortir du film à plusieurs reprises. Pourtant, on est en Provence, dans des décors naturellement a) sublimes ou b) pittoresques ou c) extrêmement urbains et en activité. Y’a de quoi faire du beau ou de l’intrigant même avec des bouts de taule. Et là ça ne fonctionne pas. On a quelques plans qui sont des tableaux et tout autour c’est fait à la va-vite, très brouillon et ça ne se marie pas toujours bien. Les cadres ne sont pas forcément travaillés, parfois pas du tout, alors qu’on n’est pas dans un documentaire, on a le temps de les prévoir et d’utiliser les décors naturels. Parfois on a des coups de zoom impromptus, des plans qui s’éternisent comme si on s’était dit « filmons ce truc-là, c’est beau, on en tirera quelques secondes en insert » et finalement on utilise le rush grossièrement sans couper avec le mouvement de caméra en bonus. C’est dommage. L’histoire fictive d’Irma et Dolorès est pleine de poésie et d’émotions diverses et on nous ramène parfois trop grossièrement dans le réel. Alors qu’on pourrait s’y trouver tout en restant dans quelque chose d’uniforme et qui nous emporte dans la vérité qu’on nous propose. C’est ça qui rappelle le côté Strip-Tease. Et c’est ça qui pêche.

On a choisi seulement des personnes réelles ou ancrées dans ce qu’on s’imagine du réel qui représente certains stéréotypes et clichés… Et je sais un tout petit peu de quoi je parle ayant passé vingt ans en Provence. Je dis ça, je dis rien. C’est bien simple, à certains moments j’étais tellement déconnectée du film de cinéma que j’avais l’impression d’avoir ma caméra au poing pendant mon adolescence quand on s’arrêtait dans le restau ou la bodega du coin pendant les vacances d’été et que je filmais tout ce qu’il se passait pour faire du souvenir. Certes c’est pas comme ça tout le film. Mais, c’est là. Et personne n’est venu pour voir le film de vacances que n’importe quel cousin qui touche un peu sa bille en appareil photo/caméra (le même que celui qui est le photographe officiel de tous les mariages de la famille) est capable de monter.

Dolorinception. Le documentaire dans la fiction dans le portrait dans le…

En somme, on a un problème de cohérence globale, on comprend qu’Anne Alix avait écrit une fiction de cinéma d’abord dans laquelle certains des chemins narratifs sont là sans être plus expliqués ou assumés que ça, car justement, on est finalement partis sur ces récits documentaires qui racontent des histoires totalement différentes et dans des formats audiovisuels qui n’ont rien à voir. Ainsi, on note notamment un motif récurrent dans l’histoire d’Irma et Dolorès qu’est celui de la menace masculine (qui semble sortie de nulle part) : en effet, souvent l’une ou l’autre se retrouve confrontée à un groupe d’hommes et sans que l’on ne comprenne pourquoi, ces scènes sont pesantes, la musique est sombre, avec un air angoissant, et pourtant, il ne se passe rien mais à chaque instant on a peur de l’agression. C’est étrange quand par ailleurs Dolorès semble naviguer très facilement dans le milieu masculin et auprès des personnages de sexe opposé et Irma vit même une histoire naissante et poétique, sans avoir de passé de violence physique lié à un homme. Et pareille pour cette histoire de guide gay-friendly. L’excuse absolue parce que rien de chez rien ne tourne autour de ça dans l’intrigue. Ça sert juste, à un moment, à mettre mal à l’aise parce qu’on comprend que dans le Sud là, cong, on a rien contre les homos hein mais voila quoi cong. Sérieux. C’est tout. Alors certes, ce n’est pas le propos du film, mais c’est moyen quand même.

Est-ce qu’on a donc oublié une partie de l’histoire à nous raconter ? Est-ce que la part documentaire, chasse aux fantômes et autre ont pris trop d’importance pour éluder des points de contextes importants ou des parts narratives et articulations indispensables pour comprendre un scénario complet ? Surtout pour des portraits longs et finalement qui en disent peu sur chaque nouveau personnage. On éprouve une vague empathie à cause du pathos provoqué par le personnage en lui-même mais, dans leurs vies à eux, finalement, il ne passe rien de notable. Il n’y a rien de sensationnel qui vienne suffisamment couper avec l’aventure d’Irma et Dolorès. Il y a, parfois mais pas toujours, un élément d’anecdote fort qui peut émouvoir ou interpeller mais raconté dans l’inaction quasi totale.

Il se passe quelque chose, c’est tout ça, trop tout ça à la fois, pour qu’on explore toutes les thématiques qui nous sont proposées en tant que spectateur, et pour qu’on s’attache ou s’investisse dans une histoire ou l’autre car tout est trop décousu. Alors il y a un plan qui résume parfaitement cela. Dolorès se regarde dans un miroir qui se réfléchit dans un miroir qui se réfléchit dans… vous avez compris. Et bien ce plan-là nous montre que oui, Anne Alix maitrise ses cadres, qu’elle n’a donc pas fait d’erreurs et peut être aussi que c’est ce qu’il faut comprendre ici, que tout s’imbrique. Mais il ne suffira pas d’un plan métaphorique pour le faire entendre à son spectateur, surtout un spectateur qui n’est pas là pour analyser au plan près chaque séquence le film auquel il assiste. Et surtout quand elle n’accorde ce soin qu’à un plan tous les quarts d’heure ou plus.

Il y a à l’évidence une maitrise de la construction scénaristique et de la construction de personnages mais au lieu de nous proposer un voyage, on nous propose une dizaine de récits qui s’entrecroisent, ne se rencontrent pas forcément et semblent parfois même provenir d’un autre univers que le précédent. De fait, si on peut reconnaître en découpant chirurgicalement de bons aspects, il se passe littéralement trop de choses pour apprécier l’aspect général que composerait le film global s’il avait pris une seule direction.

Il se passe quelque chose, d’Anne Alix avec Lola Dueñas et Bojena Horackova. 1h41. Date de sortie en salles inconnue.

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