Un jour ça ira: Rencontre avec les réalisateurs.

A l’occasion de la sortie du documentaire, Un jour ça ira, nous avons rencontré les deux réalisateurs à l’initiative du projet. Voici la première partie d’un entretien fleuve.

Comment est né le projet du film ?

Edouard Zambeaux :

Le film est né de notre obsession, et notamment de la mienne, autour des mes préoccupations sociales. J’en avais déjà fait un sujet de radio. Eric Pliez (Directeur Général de l’Association Aurore ndrl), que je connais bien m’appelle : « viens voir on tente un truc ». Il venait de récupérer les 1500 m² (Les anciens locaux de l’Inpi devenu l’Archipel suite à l’installation de l’association Aurore) dont il ne savait pas trop quoi faire. On était en train de faire un film (Les clés dans la poche) avec Stan. J’y suis allé pour la radio, j’ai tout de suite appelé mon frère pour lui dire « viens voir y a probablement un truc qui fait envie en images ». On était attentif aux projets inventifs qui pouvaient émerger à droite ou à gauche et qui tentaient d’observer les enjeux sociaux d’une autre manière.

Stan Zambeaux :

Autrement dit, remettre l’individu au cœur des préoccupations, en révélant sa dignité et une certaine façon de vivre ensemble.

C’est, votre seconde collaboration après Les clés dans la poche : qu’est ce qui vous pousse à travailler ensemble ?

Stan Zambeaux :

J’étais à l’étranger, je suis revenu, on bossait sur les mêmes thématiques mais avec des outils différents. On s’est dit : allons pour un film ! Et puis, allons pour un deuxième film ! Cela nous semblait naturel.

Edouard Zambeaux :

Cela avait une sorte de logique, d’évidence. Les clés dans la poche c’est un sujet que j’ai approché via des contacts que j’avais comme journaliste, et tout à coup, ce sujet était beaucoup trop grand pour du journalisme, alors on en a parlé et décidé faire un film ensemble. Et ce second film est né pendant qu’on tournait le précédent. Oui ça s’est fait d’évidence, et puis Stan maitrise l’outil, pas moi.

En quoi ce sujet dépasse, pour vous, l’idée de journalisme ?

Stan :

Le rapport à l’image, le rapport aux gens, leurs regards, leurs trajectoires, on a moins de temps en radio ou en presse écrite. Le documentaire permet d’avoir le temps.

Edouard :

Oui, à l’origine de ce film il y avait l’envie de faire quelque chose de beau pour décrire une réalité souvent montrée sous son aspect négatif pour émouvoir le téléspectateur en lui montrant de la misère. Nous on avait envie d’avoir une approche esthétique de cette question, pour magnifier les personnages et montrer que la situation extrêmement difficile dans laquelle ils étaient n’atteignait pas leur dignité. Il y avait cette volonté, cela dépasse le journalisme. Ça parle d’un regard sur la société, d’une problématisation, de l’ampleur d’un phénomène. Et puis le traitement se veut beaucoup moins naturaliste qu’une approche journalistique.

on est parti aussi d’un sentiment de révolte

Stan :

Je me souviens d’une des première fois ou je suis rentré à l’Archipel, il y avait un des anciens travailleurs qui a vidé entre autre, la nef qu’il y a dedans, pour y installer un lieu de partage avec les hébergés et les associations. Il disait qu’ils avaient le projet fou d’amener le beau aux gens d’en bas et finalement après trois ans sur ce projet-là, je me suis dit qu’en réalité c’est les gens d’en bas qui nous apportent le beau. C’est aussi se faire prendre par les gens qui vivent autour de nous, les suivre, les observer, les regarder avec amour. Tout part du regard que l’on décide de porter sur eux. Et puis, je crois qu’Edouard est d’accord avec moi, mais on est parti aussi d’un sentiment de révolte par rapport au traitement que « la presse » en général (même si je n’aime pas parler comme ça) fait de ces gens. Le regard sensationnel qui est porté alors qu’il y a une parole qui existe, qui ne demande qu’à raconter.

Edouard :

C’est la manière dont on regarde les marges, cette tendance à les rendre encore plus conformes à l’a priori que l’on se fait d’elles, dans une pure logique d’illustration. Et on avait dans l’idée de faire un truc qui ne soit pas qu’illustrateur. Je n’aime pas du tout l’injonction du positif. Je refuse cette approche positive : « voila on vous a traité de miséreux donc on va vous considérer comme des gens géniaux ». Non, juste avoir un regard bienveillant, optimiste. Et cette part d’optimisme indestructible, très vite, on l’a vue dans l’équipe qui mettait ça en route et dans une sorte de résilience permanente des hébergés. C’est ce qu’on a essayé de saisir. Effectivement l’expression médiatique est de façon générale basée sur l’enfoncement de portes ouvertes : « Je te montre ce que tu sais déjà et je t’illustre ce que je veux te donner à voir ». Elle laisse peu de place à la surprise. Et on a voulu essayer de rester dans une posture d’être surpris.

un film ça reste, c’est pour toute la vie

Stan :

C’est aussi un lieu qui nous a marqué dès le début : très cinématographique, très vaste et en même temps fermé comme une bulle. Quand tu poses tes valises, tu fais avec. Tu ne fais pas un film sur le lieu, tu ne fais pas un film sur les gens, tu fais un film avec le lieu, tu fais un film avec les gens qui y sont. Si tu y restes, tu y restes trois ans. C’est une construction, d’où la nécessité de mettre en place différentes structures pour les ateliers. Et on a vécu avec les gens tout ce temps là ; c’était le prix pour pouvoir obtenir leurs paroles, leurs premières paroles. Parce que les gens qui sont dans un centre d’hébergement d’urgence, ils ont honte. Ils n’ont pas envie d’être vus à poil dans un centre. Les premières choses qu’ils me disaient quand je prenais la caméra,c’était : « surtout pas à Bamako ». Ils avaient tout à fait conscience qu’il y avait une caméra et qu’elle pouvait être un risque et que demain, ils pouvaient être vus dans leur pays d’origine, par leurs familles. Donc le premier enjeu était de construire le projet avec eux pour qu’ils sentent que l’on pourrait réellement raconter quelque chose ensemble. Ça passait d’abord par les parents qui ont accepté de nous confier leurs enfants, pour qu’on avance avec eux et sous leurs regards bienveillants. Quand ils nous regardaient de loin ils comprenaient très bien ce qui était en train de se mettre en place. C’est long et c’est un temps incompressible…

On n’était pas forcement partis pour filmer des enfants parce que ce sont des lieux précaires : les gens peuvent arriver vite, repartir vite. On réfléchissait plutôt à des personnages qu’on pouvait fixer sur le long terme. Au final cela ne s’est pas passé comme ça, mais tant mieux si c’était des étapes à respecter avant d’arriver aux enfants. J’ai déjà fait des films avec des gosses. Le truc qui était très important pour nous c’était de ne jamais enfermer : un film ça reste, c’est pour toute la vie. Pour les gosses, l’image qu’ils sont dans un centre d’hébergement d’urgence, ça peut être très dégradant. L’idée était de ne jamais les enfermer dans une réalité humiliante, sans tricher : ils peuvent être mis à mal à certain moment, ok. Mais tant que l’ensemble raconte une perspective ascendante pour eux, une route dans laquelle on va les voir s’émanciper, on va les voir gagner quelque chose d’intellectuel. Ils vont pouvoir progresser dans ce qu’ils veulent, eux. Ils prennent un recul sur leur propre narration grâce aux outils dont ils vont pouvoir disposer. Il fallait éviter qu’un gamin puisse regretter sa parole deux jours après.

Un jour ça ira, d’Edouard et Stan Zambeaux. Documentaire. En salle le 14 février 2018

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