Coco : Never Let Me Go

Après nous avoir offert surtout des tours d’horizon du cinéma français et des pays de l’Est par le biais de sa compétition officielle, l’Arras Film Festival s’offrait une parenthèse hollywoodienne pour son dernier jour. Pixar était donc à l’honneur d’une séance tous publics au beau milieu de l’après-midi, offrant au critique de cinéma chevronné un contexte un peu nouveau pour expérimenter la découverte d’un film en festival : la salle remplie de bambins et leurs parents. Rafraîchissant.

Loin de nous l’idée de remettre en cause la place de Pixar comme porte-étendard du cinéma d’animation américain, disons cependant que ces dernières années le studio de Lumo nous a laissé ces dernières années sur un léger goût d’inachevé. Capable encore de fulgurances exceptionnelles depuis la fin d’une forme d’âge d’or (le combo Ratatouille/Wall-E/Là-Haut/Toy Story 3 de 2007-2010), à l’image du magnifique Vice Versa, Pixar nous a aussi offert récemment quelques productions nettement plus mineures, loin du standing qualitatif auquel on s’était habitué. Monstres Academy, Le Voyage d’Arlo, Le Monde de Dory, Cars 3… Rien d’infamant mais rien de fabuleux non plus, le fruit d’une politique de production multipliant le développement de franchises, chose à laquelle Pixar s’était jusqu’ici refusé à l’exception de Toy Story.

Initialement prévu pour 2015

Coco a fait quelques temps les frais de ce changement de vision. Initialement prévu pour 2015 et repoussé de deux ans quelques mois avant sa sortie, le film de Lee Unkrich débarque donc enfin dans nos salles. Un nouvel univers, un nouveau héros, mais un vieux briscard de l’écurie Pixar à la barre. Monteur des premières œuvres du Studio (Toy Story, 1001 Pattes), Unkrich s’est d’abord fait la main comme co-réalisateur avec la plupart des gros pontes d’Emeryville. Le boss Lasseter sur Toy Story 2, Pete Docter sur Monstres et Cie et Andrew Stanton sur Le monde de Nemo. Autrement dire un bon entourage pour de bons résultats.

Il aura quand même fallu attendre sept ans pour qu’Unkrich se retrouve aux commandes en solo, sur le phénoménal Toy Story 3. Sous le patronage bienveillant de Lasseter, Unkrich signait (ce qu’on pensait être à l’époque) la conclusion phénoménale de la trilogie, épique et crépusculaire, accomplissement spectaculaire de l’ambition Pixar contemporaine. Et il aura fallu encore sept ans pour en arriver à Coco. Sauf que cette fois, Unkrich, à nouveau co-réalisateur, est cette fois-ci celui qui adoube son partenaire, propulsant au cours du tournage sous les projecteurs le jeune Adrian Molina. À seulement 32 ans, Molina, Californien de naissance et d’origine mexicaine, est l’impulsion créative majeure derrière Coco, dont il est également co-scénariste.

une lettre d’amour à la culture mexicaine

Coco est ainsi une lettre d’amour à la culture mexicaine, et plus particulièrement du Dia de Muertos (le Jour des Morts, euphémisé en VF dans le film par « Jour des Ancêtres »). Ce carnaval bariolé, déclinaison festive de notre blafarde Toussaint, a plus que jamais la côte après avoir inspiré le déjà très bon La légende de Manolo chez la Fox mais aussi le prologue du dernier James Bond, Spectre. Il faut dire qu’à contre-courant de notre culture doloriste du deuil faite de cimetière glaciaux battus par le vent et de tenues tout en noir, le Dia de Muertos est particulièrement propice aux belles images de cinéma, et particulièrement pour le cinéma d’animation. C’est donc au cour de cette fête que le jeune Miguel décide de confesser son amour de la musique auprès d’une famille où cet art est tabou de génération en génération depuis que le patriarche disparu a plaqué femme et enfant pour partir vivre son rêve de gloire. Entre le monde des vivants et celui des morts. Miguel va donc remonter le passé de sa famille jusqu’à ce traumatisme originel.

Difficile de ne pas penser évidemment à cette Légende de Manolo produite par Guillermo del Toro, notamment lorsque le film s’aventure dans cet au-delà, conçu dans chacun des deux films comme une sorte de monde-ville au-delà du monde, une agglomération tentaculaire où les morts vivent tous ensemble dans une sorte d’anarchie contrôlée en apesanteur. Coco ne manque pas de faire une grande place à tous les éléments de la culture mexicaine qui y sont relatifs, des calaveras (il me semble d’ailleurs que le film fait d’ailleurs un clin d’oeil subtil à Grim Fandango, point’n’click iconique de LucasArts, aujourd’hui propriété de Disney… comme Pixar) aux alebrijes, ces magnifiques peluches multicolores d’animaux-divinités. Forcément essentiels en termes de représentation culturelle (sans parler du casting vocal 100% latin), ils sont aussi dans l’ensemble très bien intégrés à l’intrigue, qui déroule une quête de filiation et de réconciliation familiale menée tambour battant, avec espièglerie et une maestria graphique absolument folle, comme si l’art de Pixar avait encore franchi un cap supplémentaire technologiquement.

Coco n’est pas qu’un bon Pixar

On pourrait gloser pendant des pages sur les qualités techniques et narratives de Coco, mais vous les découvrirez très vite en salles. Mais tout cela ne contribuerait qu’à en faire un bon Pixar. Sauf que Coco n’est pas qu’un bon Pixar. C’est un grand, un immense Pixar même, de ceux dont on ressort aussi bien émerveillés visuellement que lessivés intérieurement. Déjà parce que c’est une réflexion incroyablement poignante et profonde sur la mémoire et la transmission, sur la hantise de voir le passé s’effriter et disparaître sous nos yeux. Un postulat autrement différent et ambitieux que celui de Manolo, qui s’apparentait davantage à une plus classique relecture du mythe d’Orphée.

Pas étonnant d’y retrouver une des obsessions de la saga Toy Story, celle du temps qui passe, de l’obsolescence et donc fatalement de l’oubli. Tout comme les jouets de Toy Story ne peuvent vivre dans leur monde alternatif que s’ils font encore sens dans le monde des « vivants », les morts dans Coco n’existent que parce qu’ils donnent sens à la vie des vivants. Ce sens, c’est celui que chaque mort, même celle de quelqu’un parti dans l’anonymat, emporte avec lui un monde entier auquel il faut se raccrocher. Et au milieu, il y a ce personnage merveilleux, celui de Coco, l’arrière grand-mère, à cheval entre les deux.

une ampleur digne de Toy Story 3

L’acte final de Coco, sans rien en dévoiler, est de ces sommets lacrymaux authentiques et sincères qui marquent indéfiniment, d’une ampleur digne de celui de Toy Story 3 ou de l’introduction de Là-Haut. Un de ces instants de cinéma qui rappelle la capacité sans pareil de Pixar d’aller toucher au plus intime, comme peu de productions, live action compris, le peuvent. C’est le premier niveau de lecture de Coco, le plus immédiat, celui qui fait se réunir les parents et les enfants dans un émerveillement commun, de préférence autour d’un paquet de Kleenex taille XXL.

Mais comme souvent il y a un second niveau de lecture, qui fait de Coco un film majeur, là où sa facture plus classique pouvait le faire passer pour une œuvre mineure en comparaison des envolées de l’âge d’or. Car fondamentalement, Coco est aussi un film sur Pixar, ou plutôt l’illustration de la quête de Pixar pour ne pas s’oublier. Impossible d’en discuter en profondeur car cela reviendrait à spoiler la moitié de l’intrigue, mais toujours est-il que ce scénario d’une remarquable intelligence brasse un nombre incalculable de thématiques purement pixariennes.

Outre les références à Toy Story déjà évoquées (il y a un caméo visuel aussi, gardez l’oeil bien ouvert), les connaisseurs de Brad Bird y retrouveront un thème cher au réalisateur : celui de l’accomplissement d’un individu au talent unique par rapport à la communauté dans laquelle il évolue. Comme Rémy le rat de Ratatouille qui se rêve cuisinier et la famille des Indestructibles forcée de retourner à l’anonymat face à l’hostilité de la société, Miguel est un musicien contrarié obligé de vivre sa passion dans l’ombre d’une famille désapprobatrice. Une perspective en lien (ou plutôt en opposition au final) à l’idéologie d’Ayn Rand et de l’objectivisme, sur laquelle je ne m’étendrais pas trop en vous invitant à relire ce papier sur le trop mal aimé À la poursuite de demain.

le sens à donner à la création et l’inspiration

De la quête paternelle de Nemo aux questionnements sur le but de l’existence de Monstres et Cie, Coco dialogue en permanence avec ses « ancêtres » filmiques, y compris visuellement (le prologue, inspiré de celui de Là-Haut). Et s’interroge à travers ses personnages de musiciens sur le sens à donner à la création et l’inspiration, et sur le prix du succès populaire. Coco est un film que les exégètes se plairont à décortiquer sous toutes ses coutures et ses thématiques dans les mois et années à venir. Il n’est pas un film-somme, mais un film d’introspection, où le studio se questionne sur la nature de sa flamme et sur la manière dont elle doit continuer à l’entretenir. Tout ça au bout milieu d’un des films les plus débridés et échevelés de l’année, gorgé jusqu’à saturation de couleurs et de mouvements.

Coco n’a peut-être pas la radicalité esthétique d’un Wall-E ou la sophistication narrative et thématique d’un Vice Versa, mais il incarne l’antidote à tout ce que l’on pouvait craindre quant au futur à moyen terme du studio. Oui, Pixar s’est converti à la suite commerciale, et oui, ce choix de capitaliser sur des franchises à succès nous exposera à certaines déceptions. Mais Coco nous prouve qu’il existera encore des ilôts de créativité incroyables, débordant d’intelligence et de cœur. Des Pixar, des vrais.

Coco de Lee Unkrich et Adrian Molina, avec les voix d’Anthony Gonzalez, Gael Garcia Bernal, Benjamin Bratt, sortie en salles le 29 novembre.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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