C’est tout pour moi : C’est tout, vraiment?

L’édition 2017 de l’Arras Film Festival a commencé pour votre serviteur par un rendez-vous manqué. Non pas parce que le toujours sympathique festival nordiste à débuté depuis déjà 5 jours. Non plus parce que le retard de 40 minutes du TER qui devenait m’amener sur la grand place de la ville m’ont fait rater ma première séance de la journée. Mais parce que le premier film visionné sur place cette année est un beau ratage.

Par le jeu des coïncidences de programmation, C’est tout pour moi débarque dans les salles obscures quelques semaines après Le prix du succès, autre plongée dans le milieu du stand-up parisien. Et force est de constater qu’on ne ressort ni de l’un ni de l’autre avec la satisfaction de voir enfin le premier bon film français sur le sujet. On sera même plus indulgent envers le plus ancien des deux de par ses qualités d’interprétation et de mise en scène autrement plus développées.

Les deux souffrent néanmoins du même mal fondamental : pour des films sur le stand-up, on en voit tellement peu à l’écran… Comme si pétrifiés à l’idée de ne proposer qu’un spectacle filmé, les réalisateurs et scénaristes se sentaient obligés d’enrober leurs films d’un gros pudding fade comme un croissant industriel. Le film de Teddy Lussi-Modeste y ajoutait une rivalité familiale ampoulée, celui de Nawell Madani et de Ludovic Colbeau-Justin y greffe une indigeste success story beaucoup trop mécanique pour convaincre. Faite de deus ex machina et de gimmicks dont on cherche encore l’utilité (bien que beaucoup soient inspirés de la vie de Nawell Madani), l’intrigue tourne au pot-pourri d’idées creuses visant uniquement à masquer la vacuité de ses trop rares scènes de stand-up.

Mais là où se plante royalement C’est tout pour moi, c’est dans la vision même qu’il renvoie du stand-up lui-même, art qu’a pourtant pratiqué Madani sur les planches du Jamel Comedy Club, auquel le film fait d’ailleurs référence. Le stand-up n’y est vu ici que comme un triomphe de la spontanéité et du « nature » sur le travail et la rigueur d’écriture, symbolisée par le personnage diablement schématique de François Berléand, qu’on sent globalement pas hyper euphorique d’être là. Pire encore, il n’y apparaît au final que comme une sous-forme d’humour, toujours vouée à rester dans l’ombre de la comédie de personnages, plus vénérable et abouti.

Certes, on comprend très vite que derrière les nombreuses allusions autobiographiques (le film n’est pas essentiellement un biopic), Nawell Madani règle ses comptes avec son expérience très amère du Jamel Comedy Club. On ne doute pas de la sincérité de sa démarche et surtout pas du message d’amour envoyé à son père, incarné par le débutant Mimoun Benabderrahmane, qui offre probablement les meilleures scènes du film. Cependant, on reste forcément sur sa faim quand il s’agit d’en apprendre un peu plus sur le monde du stand-up.

Combien de rebondissements inutiles et de personnages superflues troquerait-on pour en apprendre un peu plus sur les logiques de hiérarchie et d’intimidation au sein d’une troupe d’humoristes ? Sur les tactiques les plus basses de vol de vannes (coucou CopyComic, particulièrement actif ces temps-ci) ? Et surtout, sur l’écriture d’un numéro de stand-up et tout ce qui sous-tend cet exercice. Cette vision affreusement réductrice du stand-up semble le stigmate d’un grand malentendu et surtout d’un stand-up français qui souffre encore d’un terrible manque de vision par rapport aux États-Unis.

Comment expliquer que cet art ainsi dépeint à l’écran chez nous ait pu nous offrir sur ces derniers mois, et on parle uniquement sur Netflix (on va pas le crier trop fort, mais que serait la culture stand-up dans notre pays sans Netflix?), des spectacles aussi époustouflants, hilarants et émouvants que 3 Mics de Neal Brennan, Thank God for Jokes de Mike Birbiglia ou Annihilation de Patton Oswalt ? On ne demande pas que le stand-up français s’élève à ce niveau, chaque chose en son temps, mais qu’il se libère un peu de cette caricature du one-man show qui repose que sur la tchatche et des vannes générationnelles. Truth in Comedy, tel était le leitmotiv par lequel Del Close, roi de l’improvisation et mentor de la crème des humoristes US, justifiait le besoin pour un comique de se dévoiler sur scène et de ne pas se cacher derrière son humour. Il y a de la vérité dans C’est tout pour moi, et il y a parfois de l’humour. Dommage que ce ne soit pas souvent en même temps.

C’est tout pour moi de Nawell Madani et Ludovic Colbeau-Justin avec Nawell Madani, François Berléand, Mimoun Benabderrahmane, sortie en salles le 29 novembre.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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