El perro que Ladra: Panorama du Cinéma Colombien

Pour les cinéphiles, les sériphiles, la Colombie en 2017 c’était la troisième saison de Narcos, le récalcitrant passage de relais sanglant du Cartel de Medelin au Cartel de Cali au début des années 90. La transformation d’une économie de la drogue capitaliste paternaliste à un capitalisme sauvage, profitant des traités internationaux sur les transactions commerciales de l’économie légale. Certes on aime beaucoup la série du brésilien Jose Padilha, mais on a bien compris qu’il s’agit d’une vision étasunienne de la Colombie (aucun des acteurs principaux n’étant, du reste, colombiens les hispanophones grillant très vite l’origine des acteurs à leurs accents) et que par ailleurs, le sujet de Narcos est davantage la cocaïne que la Colombie. La quatrième saison en préparation déménage d’ailleurs au coeur du trafic actuel : au Mexique. Pour les colombiens, 2017 fut surtout la signature des accords de paix entre le gouvernement et les multiples groupes armés, fascistes ou marxistes (ayant depuis longtemps abandonné leurs combats politiques pour se concentrer sur le business de la cocaïne). Quant aux échanges culturels, c’était surtout l’année de la Colombie, en France. Du coup avec toutes ces actualités quand Le Chien qui aboie nous a proposé de couvrir la cinquième édition, nous n’avons pas vraiment hésité.

Le Chien qui Aboie nous a proposé de couvrir la cinquième édition

Nous étions curieux de jeter un œil à une cinématographie en pleine mutation, voyant la guerre civile s’éloigner et le renouvellement d’une diaspora créative. En découvrant la sélection, en ouverture du Festival, du film Los Nadie de Juan Sebastian Mesa – qui nous avait tapé dans l’oeil il y a quelques mois au Black Movie Festival, en Suisse – nous avons signé! L’association Le Chien qui aboie a décidé de se lancer dans la distribution et ne s’y est pas trompé. En portant son choix sur cette ode à la jeunesse, au voyage et à la liberté, ils offrent une des plus belles visions de la Colombie d’aujourd’hui. Portrait d’une jeunesse punk, plus préoccupée par la qualité de la weed, les concerts de métal et le flirt que par le fait de changer la société. Los Nadie, arrive à nous émouvoir grâce à une jolie troupe d’acteurs non professionnels et un travail délicat sur le noir et blanc. À voir ces gamins des rues, on s’attend à tout sauf à la délicatesse du traitement artistique de Juan Sebastian Mesa et à ces plans séquences impeccablement cadrés en forme de ponctuation et illustrés par une énergique musique punk/métal.

La musique (le rock alternatif métal ou punk) tient un rôle important dans la nouvelle cinématographie colombienne. En plus de Los Nadie, on a pu suivre la transformation d’un paysan mexicain et sa découverte de son homosexualité au sein d’une communauté punk dans X 500 de Juan Andres Arango. Dans Oscuro Animal, les deux membres d’une mystérieuse milice sillonnent la campagne colombienne au son de la brutalité métaleuse, faisant écho à l’ultraviolence des crimes de guerres qu’ont vécu les colombiens avec le désir de s’en sortir. Mais cet univers alternatif se traduit également par l’attention toute particulière que porte le cinéaste Carlos Cézar Arbelaez à la communauté des mimes de rues dans Eso Que Llaman Amor. Mais c’est aussi l’univers steam-punk que tente de mettre en place Mauricio Rojas avec son court métrage En Busca de Aire faisant un clin d’oeil fortement appuyé à The Suburbs, court métrage de Spike Jonze illustrant l’album d’Arcade Fire. Pour appuyer l’importance de la musique dans le cinéma colombien, le festival a tenu à clôturer sa cinquième édition avec la projection du décevant Pariente d’Ivan Gaona dont l’utilisation de la musique et la forme recherchée par la mise en scène va puiser un peu trop son influence chez Tarantino. Le compositeur du film, Edson Velandia, connu là bas pour son travail de modernisation de la musique folklorique était présent ce soir là et a offert au public un concert attendu.

Repéré au Festival de Cannes en 2012

Le travail du Chien qui aboie permet de mettre la lumière sur un cinéma riche qui commence à renaitre, aidé par une politique culturelle qui veut redonner une belle image de la Colombie et s’écarter du cliché du pays de la Cocaïne et des narco-guerillas. Il renait aussi grâce à une diaspora dont font partie les organisateurs du festival, mais également une partie des cinéastes dont les films ont été sélectionnés.

C’est évidemment le cas de Juan Andres Arango dont le film, X 500, traite de l’exil, autant dans sa ville d’accueil actuellement (Montréal) qu’au Mexique où à Bienaventura, une des principales mégapoles du pays où tente de survivre dans des quartiers pauvres en périphérie une communauté afro-colombienne. Repéré au Festival de Cannes en 2012 à Un Certain Regard avec La Playa DC, Juan Andres Arango creuse un peu plus sa recherche sur cette communauté. Dans ce segment on suit le retour d’Alex qui a raté son exil aux USA après avoir passé quelques mois en prison et avoir été reconduit à la frontière. De retour à Bienaventura, il décide de protéger son très jeune frère qu’il voit tomber progressivement dans la criminalité. Seule solution pour Alex : gravir les échelons du gang de jeunes criminels tenant le quartier. Pour permettre à l’enfant de fuir cette ambiance pourrie, Alex prendra le contrôle du gang n’hésitant pas à tuer pour obtenir le pouvoir. Ainsi il donnera sa chance à son frère de rejoindre une zone pacifiée de la ville tenue par une organisation humanitaire.

On retrouve la réflexion des organisateurs sur l’exil dans le choix de présenter un court métrage documentaire expérimental Parabola del retorno réalisé par Juan Soto qui nous met dans la peau d’un colombien exilé à Londres revenant sur l’origine de son exil : le massacre des opposants politiques progressistes au milieu des années 80, souvent par les narco-milice. Assez original dans sa forme, le film a été récompensé doublement par le prix du jury du court-métrage et celui du jury étudiant. S’il ne traite pas de l’exil, Felippe Guerro vit lui depuis quelques années en Argentine et se trouve également être le monteur de X 500. Mais c’est sans doute avec son film, Oscuro Animal, qu’on assiste vraiment à quelque chose de spécial dans le cinéma colombien. Plongé pendant 1h47 en pleine jungle colombienne, le spectateur fait face à la violente domination masculine et à la détermination silencieuse de trois femmes. À la musique punk évoquée plus haut répond le silence absolu des personnages. Sans aucun dialogue, le cinéaste venu du cinéma expérimental et du documentaire nous offre un voyage sensoriel imposant. Dans sa forme, le film n’est pas sans rappeler le cinéma d’Apitchapong Werasetakhull. Heureux hasard, le cinéaste thailandais vient de poser sa caméra en Colombie pour y réaliser son nouveau long métrage.

On aurait eu du mal à y croire en fiction

Exil enfin avec un formidable documentaire, ayant obtenu le prix du jury, et c’est amplement mérité : Amazona de Clare Weisskopf. Cette fois il s’agit d’une cinéaste colombienne qui retrace le parcours de sa mère, anglaise, qui dans les années 70 a décidé de retrouver en Colombie l’amour de sa vie. Après une suite d’événements plus ou moins tragiques, dont la perte de son aînée dans une catastrophe naturelle, cette extraordinaire mère de famille a décidé de vivre en Amazonie. On aurait eu du mal à y croire en fiction, son histoire est encore plus improbable en vrai.

Peut être parce qu’il n’avait pas de moyen et qu’aujourd’hui encore le cinéma colombien a du mal à se financer, toujours est-il qu’on trouve encore beaucoup de cinéma documentaire. Nous avons évoqué Juan Soto et Clare Weiskopf, mais nous avons pu voir également l’émouvant Patiente, de Jorge Cabalero qui a commencé à faire le tour des festivals ou le très court documentaire Las Migajas del Acimo, sur une grand-mère réalisant des poteries. Mais le jury a surtout voulu mettre en avant l’autre long métrage documentaire du festival En El Taller d’Ana Salas qui décide, le jour où elle apprend que son père (le peintre colombien Carlos Salas) est victime du tumeur au cerveau, de consacrer son premier long métrage au travail de ce dernier. Comment réaliser l’acte créateur, comment construire une œuvre. Tout est là dans En El Taller. Lorsque le cinéma colombien s’éloigne du documentaire, l’économie de son industrie l’oblige pourtant à garder la fraicheur du réel en utilisant de façon importante le travail d’acteurs non professionnels, des « actors naturals » qui sont souvent dirigés de façon brillante par les cinéastes. On retiendra la présence et le visage impassible de Jocelyn Meneses dans Oscuro Animal, la gouaille d’Esteban Alcaraz dans Los Nadie et le charisme de Jonathan « Alex » Diaz Angulo dans X 500. Pour autant, la Colombie reste ancrée dans une certaine culture machiste, voire misogyne (Oscuro Animal) et certains rôles sont parfois distribués seulement à des professionnels. C’est ainsi que pour l’un des plus tendres court-métrages du festival Como la primera vez la cinéaste Yennifer Uribe a dû faire appel à Ana María Vallejo, comédienne de théâtre, pour interpréter le rôle d’une femme au foyer découvrant, enfin, son homosexualité.

C’est aussi souvent les colombiens de la marge qui ont été consacrés durant ce festival et on reste assez ému par ces portraits d’artistes de rue et de cette prostituée attentive à son gentil client yakuza, dans Eso Que Llaman Amor de Carlos Cézar Arbelaez. C’est aussi avec un regard attendri et mélancolique que Molano Moncada décrit, dans Desayuno con Tiffany le réveil d’un homme au bras d’une jeune fille qui s’avère être une prostituée. Ce n’est pas un hasard si le titre du court métrage est un clin d’oeil au film de Black Edwards, Breakfast at Tiffany’s. Le cinéaste américain avait aussi cette douceur et cette délicatesse pour dépeindre le portrait d’une call girl (Audrey Hepburn) qui ne disait pas son nom.

Bien qu’il ait eu le prix du public du court métrage, nous n’avons pas été touché par El Cuento de Antonia réalisé par Jorge Cadena, qui malgré ces jolis plans et ses beaux acteurs/actrices avait du mal à cacher un manque de profondeur. Dommage. Vu également durant le festival, le très Loachien et efficace court métrage Nina del Buseta, le poétique court métrage d’animation Raisomias ainsi que le très National Géographic Nueva Venecia et le court métrage chanté Cilaos

 

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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