Indignation : Philip Roth et son complexe

Dans la langueur des périodes estivales où les sorties en salles se tassent, l’heure est souvent aux grandes sessions de rattrapage. On met sur sa liste toutes les séries qu’on a raté pendant la saison, on se dit qu’il serait le temps enfin d’ouvrir cette intégrale DVD de Battlestar Galactica ou de reprendre vite fait les deux premières saisons de Twin Peaks afin de se remettre un peu les idées en place et de comprendre un peu quelque chose à la troisième. Et surtout, on jette enfin un œil à la pile de direct-to-DVDs qui s’entassent en attendant que la playlist Netflix se vide un peu.

Fast forward à la mi-août : la playlist Netflix a gagné vingt titres de plus, les Cylons sont toujours sous cellophane et Dougie Jones reste encore pour vous un parfait inconnu. Mais au milieu de tout ça, il y a les petites victoires : ce DVD traînant nonchalamment sur une table basse un soir où ouf, tu viens de finir la saison d’une série anonyme et tu hésites à en entamer une autre. Le DVD en question concernant l’auteur de ces lignes, c’est Indignation, sorti en catimini dans le courant du mois de juin, un an après sa sortie américaine et dix-huit mois après sa présentation à Sundance.

une œuvre qui résume l’Amérique

Pourquoi celui-là ? Principalement parce qu’il s’agit de l’adaptation du court roman du même nom signé Philip Roth, publié en 2008 (et deux ans plus tard chez nous) et que je fais partie de ceux qui attendent fébrilement le mois d’octobre et l’annonce du prix Nobel de littérature pour se fendre d’un laconique : « Ça y est, c’est sûr, cette année c’est pour lui« . Plus grand auteur américain encore en vie (coupons court à tout débat), Roth est un de ces auteurs qu’on découvre sur les rayons livres de poche d’une grande enseigne commerciale et qu’on finit par suivre à chaque publication pour le voir creuser un peu plus ses obsessions. Culpabilité, transition d’un monde vers l’autre, déconstruction des modèles de masculinité, poids des héritages culturels et religieux, obsession de la mort, de la vieillesse et du déclin… quels que soient les genres par lesquels il opère, Philip Roth a condensé en une trentaine d’écrits une œuvre qui résume l’Amérique (et bien plus) de ce dernier demi-siècle. Alors quand le cinéma américain décide de lorgner sur l’un d’entre eux, on jette forcément un œil dessus.

Le problème, c’est que ces dernières années, Hollywood a eu tendance à pas mal s’acoquiner de l’oeuvre de Roth. Et pour résumer la tendance d’ensemble, c’est pas franchement folichon, au point que ces derniers mois, de très nombreux journaux et magazines anglophones se sont penchés sur la question (du New Yorker au Guardian). Ces dix dernières années, on compte pas moins de quatre adaptations (Indignation compris) sur grand écran. Les trois autres nous ont offert Elegy (Lovers en « VF ») d’Isabel Coixet, enluminure mi-neuneu mi-guimauve tirée du beaucoup plus capiteux « La bête qui meurt » (quelques-uns des meilleurs passages de cul qu’il ait jamais écrit sont dans ce livre) ; l’atroce The Humbling, sortie de route à la vitesse d’une voiture sans permis de la part d’un Barry Levinson massacrant sans le savoir « Le Rabaissement » (honnêtement pas le meilleur représentant du cycle Nemesis il est vrai) ; et plus récemment le plan-plan American Pastoral d’Ewan McGregor, plus volontiers démoli par tout le monde car s’attaquant à un monument de l’oeuvre de Roth (alors que c’est peut-être le moins mauvais des trois).

Le Rabaissement

Le cinéma et Philip Roth, c’est l’histoire d’un mariage manqué, qui à l’image de la vie amoureuse d’Elizabeth Taylor n’aura donné qu’une seule union heureuse (Goodbye, Columbus de Larry Peerce, quasi introuvable aujourd’hui et que je n’ai pas vu) et une tripotée d’ersatz sans charisme. Au mieux (enfin façon de parler), ça donne La couleur du mensonge, qui vaut plus pour son casting XXL (mais totalement hors sujet, cas de whitewashing inclus) avec Anthony Hopkins, Nicole Kidman, Gary Sinise ou Ed Harris que pour la mise en scène de Robert Benton ou la fidélité au texte d’origine (le merveilleux « La Tâche »). Au pire, ça tombe sur Portnoy et son complexe, le grand Roger Ebert résumant bien mieux que moi l’ampleur du désastre dans une critique qui reste encore aujourd’hui très savoureuse.

Avec sa perspicacité habituelle, Ebert ouvre sa review sur un point essentiel qui symbolise l’ampleur du malentendu entre Philip Roth et les cinéastes qui ont tenté de le porter sur grand écran : « J’ai dû m’en frotter les yeux. Non, je n’étais pas aveugle. J’étais devant une publicité pour « Portnoy et son complexe » qui indiquait que le film avait reçu un R-Rating (l’équivalent d’un « interdit aux moins de 16 ans chez nous »). C’était à n’y rien comprendre. Comment la saga masturbatoire de Philip Roth avait pu accoucher d’autre chose que d’un film classé X ?« . Déjà en 1972, le problème se posait, et n’a pas manqué de se reproduire constamment par la suite. Indignation, à son tour, succombe à cette erreur. Comment une œuvre littéraire qui n’a jamais éludé la question du malaise existentiel des bites en érection a pu constamment donner lieu à des adaptations des pages « meubles en chêne brut » des catalogues La Redoute ?

Il y a une scène pivot dans Indignation, qui intervient très tôt dans le récit et conditionne l’ensemble de ce qui va se passer par la suite (grosso modo la descente aux enfers d’un jeune fils de boucher promis à un grand avenir d’avocat et qui trouvera la mort pendant la guerre de Corée). Une scène décrite avec force détails dans le roman de Roth et qui surgit tel un éclair dans le récit, comme pour mieux jurer avec le reste de l’oeuvre. Comme l’acte sexuel entre deux jeunes adolescents était sulfureux dans l’Amérique des années 50, le passage déstabilise quand on le lit sur papier. À l’écran malheureusement, rien de tout ça : juste un de ces habituels hors champs censément « pudiques » et une scène expédiée en trois plans, de préférence le plus larges possibles.

les romans de Roth reposent sur le non-dit

Le goût pour la sexualité présente dans l’oeuvre de Roth ne constitue qu’un exemple parmi d’autres (loin de moi l’idée de réduire une œuvre si dense à celle d’un simple érotomane). Plus généralement, le cinéma se heurte au fait que les romans de Roth – qu’il se plaît à adapter – reposent pour beaucoup sur le non-dit, l’intériorité, précisément quand cette dernière se confronte au poids des conventions sociales de tous genres. C’est cette tension, ce trouble existentiel qui en fait aussi bien la cohérence que le succès. Mais c’est aussi cela qui rend l’entreprise d’adaptation si difficile, tant il s’agit là d’un phénomène propre à la littérature. Tant que les réalisateurs ne se pencheront pas profondément sur la manière de retranscrire ledit phénomène en terme de mise en scène, on en restera à la surface.

La grande simplicité apparente du verbe de Philip Roth tranche avec l’ambition des thèmes qu’il aborde, et la complexité de ses héros. Ces personnages/alter-egos sont souvent narquois, narcissiques, désabusés, plein d’humour cynique et de détestation de soi. Ils sont des êtres qui évoquent plusieurs émotions sur la même page, parfois dans le même geste. Ils sont à la fois des patchworks et des poupées gigognes, loin du portrait qui en est souvent fait à l’écran de l’Américain moyen. Les torts, dans ce cas précis, n’incombent pas uniquement aux réalisateurs incriminés, mais aussi aux acteurs qui ont souvent buté sur cette difficulté à retranscrire efficacement une telle richesse intérieure.

Exit le fantôme ?

Dans le cas d’Indignation, on pourrait mettre cela sur le fait qu’il s’agit avant tout un film de producteur, ou plus exactement le film d’un producteur : James Schamus, collaborateur de longue date d’Ang Lee (il a produit et parfois co-scénarisé tous ses films de Pushing Hands à Taking Woodstock en passant par Tigre et Dragon, Hulk ou Brokeback Mountain). Mais pour sa première derrière la caméra, Schamus ne démérite pas tant que ça, sachant parfaitement faire vivre les longues plages de dialogues d’Indignation, particulièrement les joutes verbales entre Marcus Messner (Logan Lerman) et le rigoriste doyen de son université (Tracy Letts). Et surtout, on ne saurait blâmer sur une éventuelle inexpérience un phénomène auquel il est loin d’être le premier à se heurter : la différence entre l’image prestigieusement académique des romans de Philip Roth et la trivialité de leur contenu.

On aurait d’ailleurs tort de balayer trop vite les efforts de Schamus. Indignation n’est peut-être ni un grand film, ni une excellente adaptation stricto sensu, mais le film en devient intéressant lorsque l’on se penche sur ses quelques libertés prises et ses quelques choix par rapport au texte original. La plus importante tient à la situation d’énonciation : si le récit reste encore une fois raconté pendant les derniers instants d’un Messner agonisant (l’élément délire sous morphine en moins, ce qui a son importance), James Schamus choisit de ratiboiser quelque peu le livre pour structurer son film en séquences distinctes, réduisant autant que possible le nombre de décors et d’artifices. Le travail assez méthodique sur l’accessoirisation des décors et le minimalisme (volontaire ou non) de la mise en scène créent une sorte de bulle permanente autour du jeune adolescent comme pour mieux l’étouffer.

Lieux essentiels de l’action d’Indignation, la chambre d’internat de Marcus, celle de l’hôpital où il se retrouve à un moment donné, la nef de l’église et surtout le bureau du doyen de l’université sont structurés par la caméra comme autant de lieux oppressants par leur solennité. Ils abritent sans exception les meilleures scènes du film, souvent les plus longues, celles où le caractère de Marcus est mis le plus à l’épreuve. Ce sont aussi celles où se laisse le plus entrevoir le style de Roth, la tension permanente de son œuvre entre le sacré et le profane. Lorsque le formalisme classiciste de Schamus ne se fait pas trop épais, on sent qu’il frôle quelque chose comme peu d’autres avant lui.

Cela ne fait pas oublier le manque de rythme de l’ensemble, certains choix esthétiques douteux (une scène de scarification filmée à la Wes Anderson, sérieusement?) et une absence totale de prise de risques qui ne bouscule jamais vraiment le spectateur. Mais Indignation a le mérite d’essayer de se confronter à ce sur quoi ont buté tous ses prédécesseurs, même si le résultat ne convainc qu’à moitié. Et tire même quelques beaux moments de son judicieux casting : Tracy Letts excelle en doyen inquisiteur et fuyant dans quelques joutes verbales inspirées. Et Sarah Gadon, au regard toujours aussi perçant et à la voix toujours aussi vaporeuse, donne parfaitement corps à l’envoûtante Olivia Hutton, elle qui arborait déjà fort bien le col Claudine dans l’excellente 11.22.63 adaptée de Stephen King (autre écrivain pas épargné par les adaptations foireuses en ce moment). Pas sûr qu’Indignation soit le film que l’oeuvre entière de Philip Roth mérite, mais il est indéniablement l’une des tentatives les plus louables.

Indignation de James Schamus avec Logan Lerman, Sarah Gadon, Tracy Letts… Disponible en DVD depuis le 15 juin.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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