Baby Driver : You Can Drive My Car

On a failli attendre. Voilà quatre ans que l’on attendait fiévreusement le retour sur les écrans d’Edgar Wright, dont on ne fera pas l’affront de redire tout le bien qu’on pense de sa Cornetto Trilogy et de son notoirement maudit mais magnifique Scott Pilgrim vs the World. Parfois abusivement réduit à l’étiquette de cinéaste pop/nerd/insérez mot qui fait « jeune », Wright s’est surtout fait une réputation pour son sens acéré de la mise en scène, sa virtuosité visuelle et sa capacité à allier rythme, sens de la référence et travail sur le son. Plutôt qu’un long discours, l’excellente vidéo que lui avait consacré à l’époque Tony Zhou dans sa série Every Frame a Painting est là pour convaincre les plus réfractaires.

Edgar Wright n’a cependant pas passé ces quatre ans à se tourner les pouces puisqu’on se souvient du psychodrame encadrant son départ (forcé) de la réalisation d’Ant-Man, malheureusement refourgué au « Yes-Man » Peyton Reed qui, sans s’en tirer honteusement, n’avait pas les armes pour livrer un film aussi enthousiasmant que ce à quoi on pouvait s’attendre. Le film du rebond sera donc ce Baby Driver, film de braquage porté par la bouille adolescente d’un Ansel Elgort bien content de pouvoir s’échapper pour une fois de ses bouillies de teen movies, entre la série des Divergente au tout aussi affreux Nos étoiles contraires. Comme souvent chez Edgar Wright, on peut compter ici sur un casting bien mastoc pour l’entourer, associant entre autres Kevin Spacey, Jon Hamm, Jamie Foxx (sans doute le MVP du film, qui vole chacune de ses scènes), Jon Bernthal (dans un tout petit rôle), ainsi que Lily James et Eiza Gonzalez pour la touche de féminité. Oui, je sépare, je sais que c’est mal mais j’expliquerai pourquoi juste après. On notera également au passage le retour du chef opérateur attitré de ses deux derniers films, Bill Pope, tout comme de son compositeur Steven Price.

Sans trop entrer dans les détails de l’intrigue, résumons juste Baby Driver comme l’histoire du jeune Baby (Elgort), chauffeur surdoué et taiseux, obsédé par la musique, spécialisé dans l’évacuation des braquages. Depuis plusieurs années, il doit payer sa dette auprès d’un truand en col blanc (Spacey), qui l’envoie au front sur chacun de ses coups. Mais lorsque le jeune homme pense avoir réglé sa dette et reprendre une vie normale au côté de sa petite amie Debora (James), son passé refait rapidement surface…

Baby Driver est un formidable laboratoire de mise en scène

On n’entrera pas outre mesure dans les détails de l’intrigue de Baby Driver car au fond, et de manière assez surprenante, le scénario ne constitue qu’une faible part de l’intérêt du film. Non que celui-ci soit bâclé ou même médiocre, il apparaît quand même comme suffisamment balisé pour se suivre sans trop de surprise. Le background du héros tente de faire de Baby l’un des dignes héritiers des héros « Wright-iens », à savoir des adultes bourrés de failles et de traumas, coincés dans leurs traumas au moment où la vie leur demande de passer à l’étape suivante. Mais sans trop savoir si cela tient à la nature de l’acteur qui l’incarne (on a ni Simon Pegg, ni Michael Cera face à nous ici) ou à une narration qui s’éparpille un peu trop dans ses figures parentales, mais l’attachement est moindre.

Ce petit « souci » de caractérisation dérive rapidement sur l’autre défaut qui saute aux yeux au sortir de ce Baby Driver : la faiblesse criante de ses personnages féminins. Qu’on se comprenne, les films d’Edgar Wright ont toujours été des films d’hommes, avec des castings essentiellement masculins, souvent au service de discours subtils sur la masculinité. Mais souvent ce déséquilibre était compensé par la présence de personnages féminins marquants et forts, parfois dépeints comme les clowns blancs des augustes, parfois comme les membres à part entière d’un groupe. Et ce dès la Daisy Steiner de Spaced jusqu’à la géniale Sam de The World’s End (mettons à part le cas Ramona Flowers qui divise souvent, même si l’auteur de ces lignes pense que le personnages est une déconstruction du trope de la Manic Pixie Dream Girl tendance princesse Peach). Le contraste avec Baby Driver est malheureusement assez révélateur, au sens où les deux personnages féminins que l’on peut considérer comme secondaires sont un archétype de la MPDG et une femme fatale Bonnie Parler-like qui fait l’objet de quelques plans un peu gratuits dont, tristesse, un plan fessier qui l’est lui totalement.

Peut-être est-ce cette somme d’éléments qui empêche Baby Driver de s’élever instantanément au niveau de ses prédécesseurs. On sent que tous les ingrédients sont là, mais qu’il manque ce petit quelque chose qui propulserait le film de grand divertissement à classique instantané. Comme si pour une fois, Wright choisissait de laisser par moments son scénario de côté…

Car s’il y a bien une chose que Baby Driver est, c’est bien un formidable laboratoire de mise en scène, avec ici l’obsession permanente de la synesthésie. Rappelez-vous l’exceptionnelle scène de baston de Shaun of the Dead au son du Don’t Stop Me Now de Queen (tiens tiens, déjà…). Imaginez maintenant un travail d’une telle méticulosité étiré sur 1h50, quasiment sans aucun temps mort. Grâce à une petite astuce de scénario un poil artificielle mais diablement efficace, Edgar Wright remplit son film jusqu’à ras-bord de musique, qui imprime absolument toute la dynamique du film. Conçue en amont même du film, la bande-son est le moteur de tout ce qui surgit à l’écran grâce à un travail de mixage sonore absolument phénoménal, entrelaçant musique et sons diégétiques sans aucune fausse note.

Prouesse de travail sonore, Baby Driver est aussi de la belle ouvrage de montage, nerveux sans jamais être illisible, fluide sans jamais s’essouffler, ni aller à l’encontre de la narration. C’est en cela que Baby Driver parvient à happer le spectateur pendant ses 110 minutes sans jamais s’essouffler. Edgar Wright en fait son manifeste de mise en scène, l’exemple ultime de sa virtuosité de faiseur, de sa capacité à livrer un film d’une incroyable efficacité visuelle et d’une richesse référentielle comme peu d’autres y arrivent avec un tel naturel. Plus chiche en émotion et en personnalité, Baby Driver n’en reste pas un modèle d’actioner et une preuve définitive du savoir-faire si remarquable de son réalisateur.

Baby Driver d’Edgar Wright, avec Ansel Elgort, Kevin Spacey, Jon Hamm, Lily James…

Sortie le 19 juillet 2017

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

Be first to comment