I Am Not A Witch : Marabout, bout de ficelle

Au sein d’une Quinzaine des Réalisateurs qui a par moments ronronné en début de festival mais désormais sur une excellente dynamique pour son sprint final, I Am Not A Witch faisait figure d’objet de curiosité. Le premier long-métrage de Rungano Nyoni, cinéaste galloise née en Zambie, s’annonçait comme une satire grinçante située dans un camp de sorcières. Le sujet, complexe et renvoyant à des pratiques bien réelles présentes dans certains pays d’Afrique, ne prête pas forcément à la rigolade au premier abord, surtout quand il est vu par les yeux d’une jeune fille de 9 ans.

Shula est une jeune orpheline, dénoncée par l’une des habitantes de son village qui l’accuse d’avoir recours aux sciences occultes. Reconnue coupable, elle est placée dans un camp en compagnie d’autres sorcières de tous âges, où elles sont maintenues en captivité, tenues en laisse par de longs rubans de tailles diverses et exhibées aux touristes qui viennent visiter la région. Sur place, les femmes ont le choix : rester prisonnières en étant contraintes à effectuer des tâches pour le gouvernement, ou se libérer de leurs liens mais par la même occasion renoncer à leur statut d’être humain pour devenir des « chèvres » et risquer la mort, seules dans la brousse.

La petite Shula tombe alors dans les bonnes grâces du directeur du camp et représentant du gouvernement (dont on n’apprend jamais le nom au cours du film), qui décide d’en faire la tête de proue de l’action gouvernementale. Et une source de revenus non négligeables, au passage…

L’apprentie sorcière

À la lecture de ce pitch, difficile d’imaginer comment faire rire d’une situation si dramatique et inhumaine. Mais animée d’un solide sens d’ironie doublée d’un sens de la direction d’acteurs déjà bien rôdé, Rungano Nyoni parvient à ses fins en révélant toute l’absurdité tragique qui se cache derrière des destins comme celui de Shula. Brocardant sans gants la bigoterie, la superstition et la culture de la délation qui gangrène la société zambienne, la jeune cinéaste règle ses comptes avec les démons du pays dans lequel elle est née.

Mais la principale force d’I Am Not A Witch est aussi de représenter ces systèmes qui prospèrent sur la détresse de ces femmes et sur ces infractions graves aux droits de l’homme. Ils sont entre autres symbolisés par ce personnage formidable qu’est le directeur du « camp des sorcières », petit tyran mégalomane incapable d’accomplir quoi que ce soit sans l’aide de ses larbins, exploitant sans vergogne l’apparence respectable de sa démarche (sauver la vie de ces femmes en les faisant contribuer aux efforts de la société) pour son profit personnel. Tous les atours d’un capitalisme cynique qui ferme les yeux sur les pires exactions pour le simple motif économique.

I Am not A Witch est un film aussi féroce que son humour et son sens du décalage, notamment par l’irruption de la culture contemporaine comme autant de moments de rupture de tons tragicomiques. De l’hilarante séquence des perruques aux morceaux pop qui jalonnent le film (difficile d’écouter l’American Boy d’Estelle & Kanye West de la même manière au sortir du film), ils sont autant de rappels que l’intolérance religieuse et ses conséquences mortifères, particulièrement sur la vie des femmes, sont loin d’être circonscrites à l’Afrique… C’est un phénomène universel, qui plus est en pleine résurgence ces dernières années, qui nous est présenté ici.

Superbement filmé (quel superbe dernier plan tout en symbolisme!) et porté par la fougue de sa jeune interprète principale Margaret Mulubwa et par la verve comique de Henry Phiri, I Am Not a Witch rejoint la liste des oeuvres de cette fin de festival où le rire s’étouffe souvent sous une réalité plus émouvante, voire ici glaçante. Le portrait de cette jeune fille qui au fond ne souhaitait qu’une chose, grandir et aller à l’école, « sacrifiée » sur l’autel d’une religion mortifère, trouvera sans doute de nombreux échos à travers le monde. De quoi en faire un prétendant légitime à la Caméra d’Or.

I Am Not A Witch de Rungano Nyoni, avec Margaret Mulubwa, Henry Phiri…, 1h35

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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