Oh Lucy ! en mode MDMA plutot que LSD

Se passerait-il quelque chose dans le cinéma d’auteur nippon ? Toujours est-il que ces dernières années le désir de sortir du territoire se fait sentir. Pour certains, comme Kiyoshi Kurosawa il s’agit de s’adapter aux contraintes économiques. Avec Seventh Code il est parti en Russie pour s’approprier les images d’un vidéo clip qu’on lui avait commandé. Pour Le secret de la chambre noire, tourné en France, il s’agissait de profiter de l’opportunité de filmer un territoire du cinéma des premiers temps, en attendant de tourner au Japon. Pour d’autres comme Kuji Fukada et son Sayonara, il s’agit de plus que d’un désir : une fatalité face à l’inconscience criminelle des responsables politiques et financiers devant le danger du nucléaire. Avec Oh Lucy!, la jeune réalisatrice Atsuko Hirayanagi prend, elle, de la distance avec son territoire pour mieux interroger la société japonaise et son noyau familial.

tenter de cerner comment la société japonaise enferme ses citoyens

Le film débute de façon assez classique, une femme abordant la quarantaine assiste au suicide d’un homme dans le métro de Tokyo. Avant de mourir, il lui glisse à l’oreille une phrase inintelligible. Setsuko est une employée moyenne qui trouve un peu de joie de vivre au côté de sa nièce qui joue les serveuses kawaï dans un restaurant à touristes. C’est là qu’elle a rencontré un prof d’anglais épatant, dont elle pousse alors sa tante à suivre les cours particuliers. La rencontre entre Setsuko, qui prendra le pseudo de Lucy pour les cours d’anglais, et John, va bouleverser la vie de la première. Lorsqu’elle apprend que sa nièce est partie aux USA avec John, elle décide de les rejoindre avec sa sœur. Si le Japon de Hirayanagi est terne et déprimant, on la sent à son aise dans les love-hotels, où le jeune professeur précaire trouve le moyen de faire cours. La gentille folie qui habite ces lieux, poursuit le reste du film dès lors que le récit se retrouve transporté à Los Angeles. Les deux sœurs, qui doivent porter le poids d’une rancoeur qu’elles ont peine à mettre en mots, se retrouvent à devoir vivre ensemble le temps d’un road movie. C’est tout l’intérêt de Oh Lucy! : tenter de cerner comment la société japonaise enferme ses citoyens et comment le fait de quitter le territoire permet de se libérer enfin de la pression sociale. À l’image cela donne une dichotomie entre des personnages enfermés entre quatre murs, ou dans des rues étroites et sombres au Japon qui s’opposent aux vastes étendues des routes américaines, des blocs des quartiers de Los Angeles où de l’horizon marin.

A noter la très belle interprétation de Josh Hartnett

Mais ce qui touche encore plus dans ce film doux amer, c’est l’interaction entre les acteurs : tous sont dirigés avec délicatesse, leur donnant la possibilité de faire ressortir leurs failles. Et lorsqu’on comprend les raisons de la rancoeur sororiale, et les raisons d’agir de Setsuko (qui cherche à vivre la vie qu’on lui a quelque part volée), le résultat fait basculer le film et la vie de l’entourage de Setsuko. La cinéaste, elle, refuse de condamner son anti-héroïne et lui donne, avec une jolie fin, la possibilité de se racheter. À noter la très belle interprétation de Josh Hartnett et la présence essentielle de Koji Yakusho, acteur fétiche entre autres de Kiyoshi Kurosawa.

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l'université pour y faire grève et bouffer du film. Je m'y passionne pour la critique et l'écriture de scénario. Depuis, je m'efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l'ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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