The Rider : Rodéo, c’est la vie, pas le paradis

Chinoise de naissance, new-yorkaise d’adoption, Chloé Zhao s’est pourtant révélé comme cinéaste de l’Amérique des Grandes Plaines, de ce Midwest porteur d’une telle imagerie symbolique dans l’esprit de l’Amérique, et pourtant comme figée dans le temps, en marge de ses grands cœurs urbains. Déjà remarquée en 2015 avec Les chansons que mes frères m’ont apprises, la réalisatrice fait son grand retour deux ans plus tard, toujours à la Quinzaine, et toujours dans ce Dakota où elle était allée filmer les Sioux de la réserve de Pine Ridge.

Cette fois-ci cependant, ce n’est pas aux Native Americans que Zhao s’intéresse, mais à la communauté des éleveurs de chevaux et des riders de rodéo de la région, à travers le destin de Brady Blackburn, jeune garçon prometteur dans sa discipline mais dont la carrière s’arrête brusquement suite à une terrible chute qui lui a endommagé le crâne. Souhaitant à tout prix remonter sur un taureau, il se retrouve confronté à la dureté de la vie dans cette Amérique-là : la dureté physique due à ses nombreuses séquelles, mais aussi économique à laquelle est confrontée l’exploitation familiale.

L’aventure de The Rider commence avec le précédent film de Chloé Zhao, déjà centré sur la même communauté que celle dépeinte ici à l’écran. La famille ici dépeinte, les Blackburn, est également une véritable famille de la région de Pine Ridge, les Jandreau. Même la blessure à la tête du jeune Brady est celle de son interprète, tombé de son taureau quelques semaines avant le début du tournage. Le décalque du réel sur la fiction, loin du simple artifice, nourrit le tableau quasi documentaire que dresse la cinéaste d’origine chinoise, celui d’un monde en déclin.

Le crépuscule des idoles

Si The Rider endosse davantage le profil de l’americana, il s’inscrit néanmoins dans la continuation du western crépusculaire, qui a pris le pouvoir sur le genre depuis le triomphe de l’Unforgiven de Clint Eastwood (projeté d’ailleurs dans la sélection Cannes Classics le même jour, heureux hasard des calendriers). Les touches contemplatives, et le travail sur cette lumière froide et naturaliste, font quant à elles penser au travail d’une autre cinéaste des grande terres arides, Kelly Reichardt. Et lorsque celles-ci dérivent en réflexions sociales sur un monde qui tend à péricliter de son isolement, on se prend à rêver de grands élans littéraires.

The Rider est à lui seul un grand chapitre de la Grande Amérique, qui trouve écho dans les grandes œuvres populaires. Le mantra qui semble animer cette communauté, c’est celui qui traversait les chansons des Highwaymen quand Johnny Cash, Willie Nelson, Kris Kristofferson et Waylon Jennings chantaient à la gloire de ces « American Remains » (ces restes d’Amérique) : « I’ll ride again« . Sauf qu’ici les hommes ne chevauchent plus.

The Rider est un chant à la gloire de la fragilité des hommes, ces hommes cassés, fatigués, éreintés par la crise et par le destin. C’est le portrait d’une Amérique des territoires abandonnés et à bout de souffle, le crâne défoncé et les poches vides, contrainte aux plus durs sacrifices, à l’image du frère de Brady, lourdement handicapé après une autre chute trop violente pour lui. Autrefois, on gardait l’image du cowboy remontant sur sa monture, figure héroïque de l’abnégation personnelle. Mais les années ont passé et cette Amérique-là, elle, disparaît peu à peu.

Chloé Zhao filme à la perfection ces corps et ces âmes fatigués, frontalement, confrontant sans cesse la fragilité intime de ces hommes à leur nécessité d’assumer le rôle que leur condition nécessite. Ici, pas de dilemme superflu, de sur-écriture psychologisante : le seul impératif du devoir vis-à-vis d’eux-mêmes et des autres guide leurs actions. Il en résulte des héros complexes, troublés, tenant tant qu’ils le peuvent debout, à l’image de leurs montures. Car les chevaux, autres grands héros du film, sont à l’image de leur maîtres : épuisés, à bout de course, blessés, abattus.

Émouvant sans être tire-larmes, imposant et pudique, crépusculaire et lumineux à la fois, The Rider trouve la portée humaine nécessaire pour trouver sa justesse. D’une grande maîtrise technique et émotionnelle, il confirme le talent d’une cinéaste capable de creuser son propre sillon et réinventer une figure tutélaire de l’Amérique de fiction, en lui rendant son humanité, sa terriblement simple humanité.

The Rider de Chloé Zhao avec Brady Jandreau, Tim Jandreau, Lilly Jandreau…, 1h44

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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