L’Opéra : Voix Royale et Patriotisme Bienveillant

Difficile de s’empêcher de penser à Wiseman, quand il s’agit de filmer une institution culturelle. Avec un titre pareil, on pourrait faire l’erreur de s’attendre effectivement à quelque chose de similaire ; pourtant, L’Opéra de Jean-Stéphane Bron s’intéresse finalement très peu au lieu. À son emplacement, oui ; mais ce n’est pas la même chose.

• En fait, l’Opéra, quésaco ?

Il s’agit en premier lieu (si tu as ri à ce jeu de mots, consulte un médecin) de saisir que L’Opéra, cela signifie L’Opéra de Paris. Il englobe donc deux endroits bien distincts, aux histoires et aux symboliques propres : Garnier, et Bastille. Cette dualité est finalement essentielle au documentaire puisqu’on y parle à parts égales de chant comme de danse… ce qui mène au final Jean-Stéphane Bron à dématérialiser le cadre, pour se concentrer sur autre chose. En termes différents, l’intention est de définir ce qu’est l’Opéra de Paris. Il faut en fait penser ce film comme la fabrication séquencée d’une saison entière à l’opéra, c’est-à-dire faste et fastidieuse ; nous n’avons que le montage et le cadre pour nous guider, puisque tout le reste nous est interdit. Vous voulez des intertitres, vous indiquant les lieux et les dates ? Vous pouvez bien vous brosser. Vous voulez de la voix off, des « talking heads » face caméra ? Vous pouvez aussi brosser votre cheval tant que vous y êtes. Non, dans L’Opéra vous n’aurez qu’un seul droit : celui d’être plongé dans les coulisses de productions gigantesques et de côtoyer les artistes, les techniciens, les grosses têtes et les gros bras. Tous les efforts sont faits pour que l’on oublie la présence de la caméra, et tous ceux qui apparaissent devant elle l’ignorent volontairement tout autant. Il en résulte une impression d’immersion immensément jubilatoire ; cela paraît même légèrement illégal. On se sent voyeur, mais on se pardonne très rapidement, parce que ce que l’on nous montre est surtout et avant tout très beau.

une sorte de journal intime collectif

Qu’est-ce que cela nous dit sur L’Opéra de Paris ?

• L’Humain. Le au cœur du projet

Tout ça, c’est bien gentil, mais alors, qu’est-ce que cela nous dit sur L’Opéra de Paris ? Qu’est-ce que c’est, au fond ? La réponse, je vous spoile sans vergogne et sans cigogne, ce sont les personnes. En faisant le choix de suivre les productions de l’opéra de Paris de manière chronologique pendant une saison entière, cela ne pouvait que finir ainsi : il n’y a donc pas de réelles trames narratives. Ce sont des fragments de vie qui sont capturés ; on prend le train en route, on jette un coup d’œil dans chaque wagon puis on finit par nous balancer avant la fin du trajet. Probablement parce que les billets sont à plus de 150 euros voire parfois 300 euros (un sujet clivant débattu durant le film !), et que les petits spectateurs de cinéma que nous sommes n’avaient pas les moyens de rester plus longtemps. La meilleure manière que j’ai trouvé pour décrire au mieux la multitude des vies qui peuplent le film, qui passent souvent sans revenir, la voici :

L’Opéra est un peu construit comme une sorte de journal intime collectif. Pendant deux pages, les choristes vont venir se plaindre de la disposition scénique qui les empêche de s’entendre correctement. Sur la feuille suivante, le directeur de théâtre note qu’il faudra faire un geste en faveur des choristes, qui s’engagent sur une longue production d’un an. Un peu plus loin, une professeur de chant raconte ses interventions auprès d’enfants défavorisés d’école primaire à qui l’Opéra ouvre ses portes pour leur donner la chance de connaître des sphères très éloignées de leurs domiciles. Ailleurs encore, ce sont les assistantes qui vont se plaindre d’une journée infernale où il leur aura fallu se débattre pour trouver un acteur de manière à remplacer un rôle principal juste avant la première du spectacle. Ce ne sont que des brefs exemples, et je ne voudrais pas non plus trop en raconter et dévoiler l’intégralité de ces vignettes, tant elles sont plaisantes et participent à ce que le film ne soit jamais redondant. Peu de trames, puisque ce n’est que le temps qui passe, mais beaucoup de plaisir. Bien sûr, de la narration il y en a aussi, et il me faut quand même mentionner trois moments incontournables, parce que… parce que c’est mon article, pataquès ! Et donc je fais ce que je veux. Voici trois passages de ce film qui à eux seuls, valent le détour :

1 – L’intégralité de la success-story d’un jeune chanteur russe propulsé sous les feux des projecteurs. Fraîchement débarqué de sa campagne, et n’ayant connu qu’une petite ville allemande où il a fait ses classes, le voilà catapulté en plein Paris. Le jeune homme aurait déjà fait fondre tous les cœurs s’il était simplement adorable, mais il faut l’entendre chanter pour saisir le gigantisme de la génialitude de cet homme. D’ailleurs, il s’est retrouvé en première page du magazine UGC de ce mois-ci, ce qui est le deuxième plus grand honneur qu’il peut recevoir, après l’article ici présent bien évidemment.

2 – Lors du final de l’opéra, voir la régie dans ses locaux chanter timidement      l’intégralité de la partie du rôle principal. Tout le monde s’amuse comme si c’était un tout petit spectacle ; l’émotion et l’amour y sont identiques.

3 – Et enfin le plus court des trois, mais le plus fort de tous : Jean-Stéphane Bron filme depuis les coulisses un numéro de danse très intense. Les ballerines sont pourtant absolument imperturbables, et la puissance de l’effort réalisé n’est foncièrement pas lisible sur leurs visages, totalement impassibles. C’est alors qu’une danseuse quitte la scène, puisque… bah parfois il faut se retirer, c’est marqué dans le script. Bref. Elle sort, s’assied et toute la fatigue accumulée sur scène éclate d’un seul coup. Les voilà, les coulisses. Les sacrifices que peut faire une danseuse pour donner l’air évidemment éphémère de la perfection sur scène. C’est ce moment, que nous ne sommes pas censés voir, qui donne toute sa poésie au film.

Jean-Stéphane Bron n’est en rien objectif

le mot « illusion »

• Caméra invisible, caméra fourbe…

Il faut terminer en précisant que malgré la discrétion de son dispositif, le film de Jean-Stéphane Bron n’est en rien objectif. Il en crée l’illusion à merveille, mais je viens d’utiliser le mot « illusion » donc si vous êtes attentifs et connaissez la langue française, vous avez déjà compris qu’en fait, c’est… bah, pas vrai. Bien évidemment qu’il y a une prise de parti ici ; il s’agit d’inscrire l’Opéra de Paris dans la réalité politique du pays. C’est d’ailleurs l’unique visite de François Hollande de la saison qui vient dans les toutes premières scènes du film… L’intention est claire, il s’agit de ne pas séparer l’art de la réalité qui l’entoure. Cette idée est la plus frappante au moment où le directeur observe une des nombreuses manifestations contre la Loi Travail depuis son bureau, qui fait écho à une grève au sein de l’Opéra également. Mais nous pourrions tout aussi bien citer l’importance capitale des séquences avec les apprenants d’école primaire, qui posent l’art noble de l’Opéra comme un élément identitaire de la France. L’article dans le titre du film donne clairement le ton : il y a quelque chose d’absolument totalisateur ici. C’est-à-dire que l’Opéra, c’est Paris rayonnant sur le monde. C’est l’art dans sa richesse internationale, mais qui prend racine sur le sol français avant tout. Oui, le film de Jean-Stéphane Bron a beau montrer un univers indéniablement globalisé, il a aussi une colonne vertébrale, un propos résolument patriotique. Parce qu’au fond, si l’un des deux opéras s’appelle et se situe à Bastille, ce n’est pas sans raison…

L’Opéra, de Jean Stéphane-Bron. Sorti le 5 avril 2017. 1h50

Professeur d’anglais. Enseignant en ciné à l’INA. Scénariste parfois, réalisateur quand tout va mal. Comédien et chanteur pour les Kids des Etoiles.

Fan #1 de Superman. Antifan #1 du Punisher.

1 Comment

Leave a Reply