Tramontane de Vatche Boulghourjian

Les miracles de l’administration n’ont pas de frontière. Mais là où nous autres Français pestons déjà suffisamment dès qu’il nous manque une photocopie de fiche de salaire ou une attestation de n’importe quoi dans un dossier de la CAF, certains vivent des problèmes d’une toute autre ampleur. C’est en tout cas ce qui sous-tend Tramontane, le premier film du réalisateur libanais Vatche Boulghourjian, projeté ce mardi à la Semaine de la Critique, où il a été chaleureusement reçu par de copieux applaudissements.

C’est le cas de Rabih, jeune musicien aveugle et petit prodige de la musique, invité à faire le tour de l’Europe avec sa chorale de jeunes déficients visuels. Problème : le garçon découvre que ses papiers ont été falsifiés, et que tout est à refaire. C’est le début d’un véritable parcours du combattant pour mettre la main sur LA pièce administrative qui débloquera la situation, entre mensonges, révélations identitaires et exploration du passé d’un pays dévasté par la guerre.

Si le casse-tête administratif est un phénomène universel, le sujet de Tramontane se révèle quant à lui comme la radiographie d’un traumatisme national. Il y a deux films dans celui de Vatche Boulghourjian : le premier à l’échelle de l’humain, le second à celle d’une nation toute entière. En partant sur la trace de son identité, revient également sonder la mémoire d’une terre marquée par la guerre civile, qui hante encore tous les esprits.

La métaphore du musicien aveugle comme image d’un pays lui-même aveuglé par son trauma refoulé pourrait être lourde, mais elle prend au final tout son sens. Car les stigmates visibles de la guerre, eux, ne sont plus visibles, mais ils imprègnent encore l’atmosphère d’un pays encore aujourd’hui sur la faille, prêt à exploser à tout moment.

La plaie n’est pas refermée, tel est le constat lucide du constat que tire Boulghourjian de toute cette aventure. Avec beaucoup de nuance et de subtilité, le final doux-amer du film surprend par l’évidence de sa déceptivité, sans pour autant sombrer dans l’alarmisme pessimiste.

A l’image de son goût pour la nuance narrative, Tramontane est un bel objet visuel et fragile, à la modestie douce. La grammaire est simple, mais souligne toujours efficacement les non-dits qui ravagent aussi bien la communauté que la cellule familiale (des plans coupés en deux, des vis-à-vis filmés de dos…). Très peu découpé, il laisse le temps à chaque scène d’infuser, de figurer le sentiment de surplace, de statu quo qui prédomine à l’écran avec une économie de moyens salutaire.

Le film profite surtout de la prestation du jeune Barakat Jabbour, qui se sort à merveille d’un rôle pourtant exigeant, lui demandant d’incarner dans un même plan la colère, l’interrogation, le renoncement et l’espoir tour à tour. Difficile de ne pas être en empathie pour Rabih, ses malheurs, son besoin irrépressible de connaître la vérité sur qui il est, les circonstances dans lesquelles il a perdu la vie.

Sans jamais sombrer dans le manichéisme ni le misérabilisme, Vatche Boulghourjian montre à quel point la guerre civile s’est répercutée dans le quotidien de chacun, et comment chacun a choisi de fermer les yeux sur tant de drames irrésolus, qui le resteront sans doute à jamais. Faut-il y voir un message d’avertissement ou un appel à l’aide ? Ou au contraire une exhortation à célébrer ce qui se construit sur les ruines ? En tout cas, ces drames, il n’y a plus aujourd’hui que la musique pour les chanter et le cinéma pour les filmer.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
 3.5 Stars

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Un film de Vatche Boulghourjian.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d'un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J'aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j'aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l'ouvreuse. J'officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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