Divines, de Uda Benyamina

Après 7 journées de projections à un rythme bien trop stakhanoviste, de nuits bien trop courtes, de soirées bien trop arrosées, sacrée gageure que de sortir le festivalier aux allures de zombie de ce qui est devenu sa routine. Entrer dans la salle, s’asseoir, aimer un film ou pas, dormir sur son siège ou pas, applaudir rapidos ou pas, puis se relever pour partir vers une autre salle. Le générique final de Divines aura été applaudi sans interruption. Les lumières se seront rallumées, donnant le spectacle d’une salle debout, tapant des mains à s’en défoncer les paumes et les tympans, félicitant à coup de cris énamourés une équipe promise à un bel avenir, celle d’Uda Benyamina, évidemment sacrément émue. Divines est le premier long-métrage de cette réalisatrice venue du milieu associatif, co-créatrice de 1000 visages, une structure se battant pour plus de diversité dans les arts cinématographiques et audiovisuels de masse.

Bref, attendez une année supplémentaire pour espérer décemment prétendre au César du meilleur premier film : celui de cette année lui est d’ores et déjà réservé.

La fabuleuse Oulaya Amamra

La fabuleuse Oulaya Amamra

L’histoire de Divines, c’est celle de Dounia, une jeune femme habitant dans un bidonville en marge d’une banlieue où se côtoient trafics et religion. Sa vie, elle en fera ce qu’il faudra pour gagner beaucoup d’argent. Peu importe la drogue qu’elle devra transporter, les coups qu’elle devra prendre, les voitures qu’elle devra brûler : Dounia est une combattante.

Il faut avant tout une sacrée bande d’acteurs pour hisser un « film de banlieue« , terrain on-ne-peut-plus miné, au-dessus du simple téléfilm. Oulaya Amamra en est une formidable tête de gondole. Dès les premières images, celle dont la gouaille et l’énergie ne sont pas sans rappeler la Sara Forestier que Kéchiche révélait au grand public dans L’Esquive crève l’écran.

Ne cherchez pas à choper un César de meilleur espoir féminin cette année, il lui est d’ores et déjà réservé.

Avec son acolyte Maimouna, interprétée par la touchante Déborah Lukumuena, elle vont incarner durant 1h45 d’une intesité folle ce que Céline Sciamma ne parvenait jamais à montrer dans le raté Bande de Filles, à savoir des combattantes de banlieue, faisant front face au machisme du petit-banditisme d’entre deux tours d’HLM. Si les barres horizontales et les tours verticales dressent le décor quadrillé de rigueur dans tout film de banlieue depuis La Haine, Divines y ajoute une nuance, rendant compte d’une réalité assez nouvelle, celle des bidonvilles se créant en marge de celles-ci déjà remplies à ras-bord. C’est donc dans une caravane que Dounia vit. Et elle devra faire ses preuves auprès des habitants de la cité qui la voient comme une pestiférée pour trouver des petits boulots, notamment auprès de l’inquiétante dealeuse en chef, Rebecca (Jisca Kalvanda, encore un nom à retenir, OUI JE SAIS CA FAIT BEAUCOUP).

Divines est un film ouvertement féministe, éminemment politique, franchement Nuit-Deboutiste. Il va, par l’intermédiaire de ces deux héroïnes aussi attachantes qu’énervantes nous dresser le portrait d’une jeunesse – de banlieue – abandonnée, sans objectif bien clair autre que de terminer dans une baignoire noyé dans des billets de banque. Comme dans les clips de rap. L’argent, cette abstraite échappatoire… Le film nous montrera les héroïnes, selon un schéma narratif bien connu, monter en grade puis gagner de l’argent, mais ne leur fera le dépenser qu’au supermarché et dans des pompes Adidas. Cette jeunesse ne rêve plus qu’à des M&M’s et des chaussures.

Money money money

Money money money

Le film pourrait se cantonner à cet aspect social sans démériter, mais il devient réellement fascinant lorsqu’il travaille les corps au détour de scènes de danse. C’est que Dounia planque son argent dans un théâtre où se tiennent des cours. Et il lui arrive souvent, en portant son butin, de s’attarder sur son perchoir à regarder d’un oeil amusé quoique fasciné les danseurs contemporains dire des choses avec leurs corps. De l’un d’eux elle tombe amoureuse. Ceci donnant lieu à l’un des plus beaux moments de cinéma vus au festival cette année, lorsque Dounia rejoint son bel ephèbe sur scène, une chorégraphie à deux d’abord subie puis partagée.

Mais Divines ne s’embourbe jamais dans le mélo et nous ramène toujours à la réalité très manichéenne de la banlieue : tu es un gentil ou un méchant. Les gentils méchants n’y ont pas leur place, et vice-versa. Et c’est dans son final que nous ne dévoilerons pas ici, qu’il se fait film résolument politique, rendant compte d’une terrible réalité : le dialogue est complètement rompu entre la banlieue et la ville. Salutaire piqûre de rappel, véritable tour de force narratif que de passer d’un claquement de doigts de cette mise en image de deux destins individuels à celle des problématiques de toute une population. Si l’on mesure la qualité des films dits sociaux aux prises de conscience qu’ils génèrent sans jamais rien vulgairement pointer du doigt (l’école Dardenne, donc), alors Divines est un très grand film.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi
4 Stars 4 Stars 4 Stars

Le tableau des étoiles de chaque sélection à ce lien


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Un film de Uda Benyamina, avec Oulaya Amamra et Déborah Lukumuena
Pas encore de date de sortie annoncée

(Dzibz n'étant pas mon vrai prénom) Red'chef ici, extrêmement sévère avec les autres, mais pas du tout avec moi, hashtag YOLO.

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