La Tortue Rouge, de Michael Dudok de Wit

Depuis la projection de son bouleversant court métrage Father and Daugther au Festival d’Annecy en 2000, (mais depuis très facilement disponible sur les plateformes de vidéo) le monde du cinéma savait qu’il fallait compter sur Michaël Dudok de Wit. Détenteur de l’Oscar du meilleur court métrage d’animation, excusez du peu, Dudok de Wit s’est ensuite attelé à un projet beaucoup plus ambitieux : La Tortue Rouge. Lorsque le projet a fait parler de lui, associé au mythique Studio Ghibli et sous le patronage de Isao Takahata, les Festivals se sont précipités pour l’avoir. La Tortue Rouge se retrouve donc à un mois d’intervalle autant au Festival de Cannes qu’a Annecy là où tout a commencé.

Father And Daughter – 2000 Academy Award for Animated Short Film from ANTIFA KURDISTAN on Vimeo.

Énorme pression sur les épaules de ce cinéaste, mais Michaël Dudok de Wit a vu trop de proches se faire faire avoir pour ne pas mettre toute les chances de son côté. Il a ainsi bénéficié d’une liberté artistique absolue, lui permettant autant d’établir sa base de travail en France que d’être soutenu par une équipe prêt à parfaire sa vision. À la vue du film, c’est tout d’abord l’apport de la cinéaste et scénariste Pascale Ferran qui se démarque. On retrouve sa réflexion mélancolique sur le temps qui passe et l’animalité. La réalisatrice de Bird People a épuré le travail scénaristique de départ pour n’en garder que les plus belles idées. Travail collectif s’il en est, La Tortue Rouge impressionne par la qualité de son animation, associant culture de l’animation manuelle et celle de l’ordinateur. Doit on être étonné de retrouver à un poste clé, Jean-Christophe Lie qui avait fait ses armes sur les productions Disney les plus reconnues pour leur qualité d’animation : Le Bossu de Notre Dame et Tarzan. Sur La Tortue Rouge, il se trouve être à la tête d’une armée d’animateurs (recruté chez Sylvain Chomet – Les Triplettes de Belleville – ) et considérée par Michaël Dudok de Wit comme son bras droit. Jean-Christophe Lie est également l’auteur de Zarafa, dessin animé de très bonne facture sorti il y a peine deux ans. On sentait son amour pour les animaux, dont il restituait parfaitement la gestuelle, et c’est avec La Tortue Rouge une nouvelle occasion pour lui de se faire plaisir. L’humain n’est pas ici au centre de l’œuvre, mais au service d’un écosystème, il se retrouve à arme égale avec des Sternes, des Lions de mer ou d’espiègles petits crabes qui tirent sans problème la couverture à eux. Et puis il y a la tortue, qui donne le titre du film dont il faut ici conserver le mystère. Si de son propre aveu, Isao Takahata n’a pas été aussi présent comme l’ont été Pascale Ferran et Jean-Christophe Lie, il est difficile de ne pas penser à travers certain plans au Tombeau des Lucioles ou dans la recherche d’une certaine épure du dessin aux Contes de la Princesse Kaguya ou même Mes voisins les Yamada. Film sans dialogues, La Tortue Rouge s’inscrit également dans une certaine tradition des studios Ghibli de porter un soin tout particulier à l’écriture de la musique et à en faire un personnage à part entière. Il faut, ici, saluer le travail de Laurent Perez Del Mar (déjà derrière le score de Zarafa) qui réussit à rendre ses compositions tout aussi importantes que le reste du métrage. En vérité, avec La Tortue Rouge, nous ne sommes pas si loin d’un projet fou comme l’étrange Noël de Monsieur Jack où il est difficile d’imposer un nom d’auteur à un travail aussi collectif.

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Ma cabane au Canada. Ma cabane au fond des bois…

Ce travail collectif accouche aujourd’hui du plus beau film vu cette année à Cannes et d’un véritable bijou filmique. Dans la continuité de Father and Daughter, La Tortue Rouge s’applique à ne décrire rien de plus simple que le cycle de la vie et la filiation. Mais grâce à ces collaborateurs, Michaël Dudok de Wit inscrit ces thématiques dans un champ plus vaste encore, celui du règne animal et de sa persistance face à une nature aussi belle qu’hostile. Le cinéaste alterne des plans contemplatifs, laissant son héros au centre d’un océan d’un calme olympien à des scènes impressionnantes dont un tsunami qui restera dans les anales. Probable, à ce propos, que l’équipe se soit inspirée du dernier tsunami historique qui a ravagé les plages de l’Asie du Sud est en 2004. L’ensemble du métrage inscrit le travail de l’artiste dans celui d’un autre grand nom du cinéma : Terrence Malick. On peut voir dans la démarche de de Wit un même questionnement face aux mystères de la nature et de la vie. S’ils sont tous les deux fascinés par ces mystères et la beauté de la nature, le cinéaste franco-hollandais se montre bien plus cartésien et on ne va pas s’en plaindre. À ces questionnements sur l’origine de la vie, à travers la forme du conte, on pourrait ajouter une intéressante réflexion sur la création du dessin animé. On en reparlera à sa sortie, mais d’ici là, nous obtiendrons sans doute plus de réponses du réalisateur à l’occasion du Festival international du film d’Animation d’Annecy.


Gaël Sophie Dzibz Julien Margaux David Jérémy Mehdi

Le tableau des étoiles complet de la sélection à ce lien


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La Tortue Rouge de Michael Dudok de Witt

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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