#SlipMan contre Miguel Gomes

Avant-hier, une partie de mon enfance a resurgi.

C’était une époque où j’étais un peu foufou, du genre à préférer les marais à la bronzette en vacances, à me fabriquer une cabane dans le jardin pour y dormir et espérer choper un hibou moyen-duc de passage, ou pourquoi pas un renard. Après l’école j’allais aider le Crazy Snake Man du coin qui avait élu domicile près de l’établissement. Le mec recueillait toutes sortes de bestioles allant du varan du Nil au bichon en passant par des renards, des chouettes-effraie, des poules, tortues de Floride ou un boa constrictor.

Bien sûr, mon émission favorite, c’était Des Animaux et des Hommes présentée par Allain Bougrain-Dubourd. Il faisait moins peur que l’espèce de Mussolini de la Calypso, et même si mon frère se foutait de sa gueule, j’aimais bien, moi, son zozotement. En grandissant, je passais moins de temps devant la télévision et à vrai dire je préférais de plus en plus aller au contact de la nature que vivre par procuration.

De temps en temps je voyais mon mentor passer devant les caméras lors des JT qui passionnaient mon père, et je découvrais une nouvelle facette du personnage. Certes, dès qu’il parlait, l’homme semblait inoffensif, mais en réalité Allain Bougrain-Dubourd était loin d’être un pantouflard. C’est peut-être en le voyant que j’ai découvert les vertus de l’action directe et, parfois, de la désobéissance civile. Son grand combat était la lutte contre la chasse à la palombe : pendant vingt ans, il s’est opposé aux braconniers qui, sous prétexte de tuer des pigeons ramiers, trucidaient par centaines des tourterelles de bois. À tel point que nos braves chasseurs français pouvaient s’enorgueillir d’être responsables de la raréfaction de cette espèce d’oiseau migrateur. S’il a gagné son combat, en France, l’espèce est toujours menacée au niveau mondial.

Tourterelles des bois

Deux tourterelles des bois

De mon côté, d’année en année, je voyais que ma passion pour la nature me poussait inexorablement vers le même destin que le Crazy Snake Man. J’ai, alors, découvert les filles et, de fait, j’ai un peu arrêté de triturer mes jumelles. Il n’empêche que de cette période j’ai gardé beaucoup, et c’est sans doute pour ça qu’on m’a orienté vers un BEP agricole option gestion des ressources forestières. Puisque je ne m’intéressais pas aux cours et que je passais mon temps à regarder les oiseaux, je n’allais pas faire long feu dans un cursus « normal ». J’étais un garçon « spécial » qui devait aller dans une classe « spéciale ». Déporté en Corrèze, j’ai rejoint pas mal de camarades rejetés par le circuit « normal ». Mais j’ai découvert aussi qu’on ne nous apprenait jamais à aimer et respecter la nature, plutôt à faire du rendement, à exploiter la nature comme naguère on réduisait certains hommes en esclavage.

J’ai donc appris que gérer une forêt c’était abattre des chênes et planter à la place des épicéas, parce que les épicéas, ça pousse plus vite. Qu’importe que le sol ne soit pas adapté, de toute façon vu tout le fioul qu’on reversait ensuite sur les arbres morts pour les brûler, il finissait par être toxique. J’ai terminé mon BEP, mais j’ai fini par m’intéresser à autre chose qu’a la nature que l’école m’avait appris à détruire. J’ai définitivement perdu de vue Allain Bougrain Dubourd — et puis bon en apprenant sa liaison avec Brigitte Bardot, ça m’avait plutôt donné envie de ne plus vouloir entendre parler du zozo.

À sa décharge, il a vécu le parfait amour avec BB bien avant qu’elle ne tourne mal. Passons. De cette époque j’ai tout de même retenu la différence entre un bon et un mauvais chasseur : le bon chasseur ne chasse pas, il se promène avec son chien et termine sa journée au bistrot. Le mauvais chasseur commence sa journée au bistrot et tire sur tout ce qui bouge : sanglier, faisans, buses variables, chats, écolos. J’ai aussi découvert une autre culture que celle de la ville, et des habitudes bien différentes et cela m’a permis d’être plus ouvert sur le monde. J’ai pu m’apercevoir que « les gens de la ville » avaient une vision assez méprisante des « gens de la campagne ». Est ce pour cela qu’une fois redevenu citadin j’ai lié essentiellement des amitiés avec des Picards ? Ma tolérance est devenue sans limites.

Avant-hier, Allain Bougrain-Dubourd a resurgi, pas à la télévision (que je ne regarde plus), ni à la radio (que je n’écoute plus), ni dans la presse (que je lis très peu). Sur les réseaux sociaux.

President of the Bird Protection league (LPO) Allain Bougrain-Dubourg (L) is evacuated by an inhabitant after clashing with the owner (unseen) of a plot where bird traps were found during an action against finch poaching, on November 9, 2015 in Audon, south western France. AFP PHOTO / GAIZKA IROZ

L’aventurier de mon enfance a su se moderniser, et si j’avais fini par avoir d’autres passions que les oiseaux, lui en revanche n’avait jamais abandonné le combat. Cela faisait déjà plusieurs mois que je voyais les ornithos se mobiliser contre le braconnage des passereaux. Mais en dehors de mon petit cercle de followers ornithos (un ou deux), la plupart n’avaient pas grand-chose à faire de la disparition de plus en plus globale des passereaux, et surtout du braconnage de ces petites, toutes petites bestioles, par des gens de peu d’éducation. Évidemment totalement illégale, épouvantable pour les pioupious, cette « chasse » avait de quoi faire sortir de ses gonds notre Indiana Jones. Et une nouvelle fois, on a pu le voir se faire molester. À croire qu’il est du genre masochiste. Mais si Bougrain Dubourd a fait le tour du web, si sa cause a enfin été entendue par tous les internautes en France comme ailleurs, ce n’est pourtant pas grâce à lui, mais encore une fois au fruit du hasard. À l’accident, à l’imprévu, l’incontrôlable.

Alain Bougrin-Dubourd se fait éjecter du jardin, où il se trouvait pour sauver une petite dizaine de pinsons du nord pris au piège du stratagème des braconeurs, par l’un d’eux. Jusqu’ici tout est normal, le proprio du jardin hurle sur l’ornitho lui rapprochant d’être dans l’illégalité, il est en effet sur une propriété privée. Mais fait cocasse, le proprio est aussi en effraction, même s’il est protégé par les élus du coin qui ferment les yeux sur des actes illégaux en échange d’un vote.

Du coup la situation est absurde, et le devient encore plus lorsque les caméras et les appareils photo qui fixent la scène captent la présence d’un nouvel individu…

On a beau se dire que ces gens ne roulent pas sur l’or, qu’ils ont d’autres centres d’intérêt que les réseaux sociaux, mais en 2015, oser sortir dans son jardin avec une pelle et un slip kangourou c’est chercher les emmerdes. Surtout si c’est pour taper sur un militant de la cause animale, pacifiste de surcroit.

Évidemment ce qui devait arriver arriva et l’homme va avoir, malgré lui, son moment de gloire planétaire. En quelques minutes, les photos diffusées par les journalistes sur Twitter sont reprises sur Facebook et passées à la moulinette de Photoshop. Le reste fait maintenant partie de l’histoire de l’Internet et #SlipMan aura bientôt sa place sur le site Know Your Memevéritable encyclopédie du détournement à l’ère du web.

Toujours est-il que cette situation m’a interrogé.

En voyant l’homme sortir avec son slip, muni d’une pelle, j’ai pas pu m’empêcher d’éprouver un peu de peine pour lui. En fait, quand bien même lui et ses amis sont des braconniers ne semblant pas vraiment se battre pour la cause végane, ces gens me font penser à d’autres braconniers, portugais ceux-là. Ce sont ces fameux oiseleurs mis en scène par Gomes dans son dernier film, Les 1001 nuits, sorti dans quelques salles cet été, soutenu de façon un peu insistante par tout ce que la presse compte de magazines cinéphiles. Applaudi par l’intelligentsia, le film a fait fuir le public. Encore une fois, critiques et spectateurs s’opposaient.

À Cinématraque, on avait vu le film en trois fois. D’une durée de 6h, le film est sorti en effet en 3 parties durant tout l’été. Mois après mois, la salle se vidait. Si bien que la partie la plus intéressante, le troisième opus, fut un naufrage historique. La faute surtout au distributeur qui n’a sans doute pas voulu être trop pressant, laissant aux spectateurs le temps de respirer. La faute aussi au cinéaste qui, de son propre aveu, avait pour la première fois trop d’argent pour un seul film et a donc utilisé son pécule pour évoquer l’acte de création, sujet passionnant, mais ici assez rébarbatif.

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On ne se sentait donc pas vraiment de publier un article sur un film qui nous avait pas vraiment branché, mais qui reposait sur des belles idées. On trouvait, cependant, dommage que la troisième partie, « l’Enchanté », soit passée totalement inaperçue. Celle où pendant 1h20, Gomes pose sa caméra sur une fête de village, la fête des oiseaux, où les participants utilisent des pinsons des arbres, des chardonnerets ou des bouvreuils pour faire un concours de chant. La façon dont les hommes maltraitent les oiseaux en les capturant, en les dopant et en les mettant en concurrence, fait évidemment écho à la situation que nous impose l’idéologie néolibérale (Gomes ne cache pas son militantisme politique). Le réalisateur ne se moque pas d’eux, ne les rend pas ridicules, tout en réprouvant la façon dont ils traitent les oiseaux. Mais de quel droit, lui le réalisateur soutenu par des banques, à l’abri du besoin, peut-il juger ces gens-là ?

Qu’a-t-on retenu de la séquence du #SlipMan ? Certains commencent à timidement partager des pétitions contre le braconnage des passereaux, et c’est très bien. Mais pour beaucoup, il s’agit de s’amuser d’un homme qui n’a aucune connaissance de la façon dont il faut aujourd’hui être conscient de notre image et de la façon dont on doit l’utiliser ou la vendre. D’une certaine manière, #SlipMan est un personnage de Gomes, comme il pourrait être un personnage d’Alain Guiraudie : certes un type qui enfreint la loi et qu’il faut condamner pour ses actes, mais surtout un mec qui est lui-même pris dans un filet, celui de sa condition sociale et aujourd’hui celui de la Toile…

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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