Where The Dead Go To Die

Cher Travis Bickle,

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J’espère que là où tu es les choses se déroulent bien mieux qu’à l’époque où tu voulais rendre cette société meilleure.

Pourquoi ai-je pensé à toi à la vision du film de ScreamerClauz ? Sans doute par la vision morbide et trash du monde qui s’y révèle.

On imagine que pour lui, l’innocence n’a peut-être pas totalement disparu, mais elle est violentée, première victime d’une société corrompue et criminogène.

Parfois je suis pas loin de penser la même chose.

Il suffit de se réveiller avec les infos du matin, lire la presse et regarder le JT avant d’aller se pieuter pour avoir sérieusement envie de vomir. Lorsqu’on ne nous parle pas de ces civils démembrés par des bombardements amis, de la dernière vidéo de DAESH (où chaque décapitation est introduite par une publicité. Il n’y a, aujourd’hui, pas de petit profit) ou des crimes des cartels mexicains, ce sont une avalanche de faits divers qui rivalisent dans l’horreur.

Et que dire des traitements réservés aux viols…

Lorsqu’ils sont commis par des hommes politiques, on parle de libertinage et d’un certain amour de la brutalité dans le sexe. Lorsqu’ils sont commis par des chômeurs, des SDF ou des marginaux, ces êtres humains coupables des mêmes crimes sont considérés comme des monstres.

Il a fallu l’affaire Dutroux pour que la violence faite aux enfants soit médiatiquement porteuse. En Angleterre ce n’est que cette année que la justice s’est sérieusement penchée sur un réseau pédophile impliquant hommes politiques de premier plan, présentateurs télé et stars du showbiz. Ces hommes ont pendant des décennies violé et tué des gosses, en toute impunité. En France un ancien ministre peut écrire qu’il pratique le tourisme sexuel avec de très jeunes hommes, sans que cela pose problème. Reportages et documentaires à la télévision désignent des viols d’enfants comme étant de la pédopornographie. Doit-on rappeler que la pornographie est un genre artistique impliquant des adultes consentants et non pas des snuff movies mettant en scène des violences sur des gamins ?

La pédopornographie n’existe pas, sinon, dans l’inconscient de ceux qui se croient bien-pensants.

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La fascination de la société médiatique pour le type « nymphette » et « éphèbe » met franchement mal à l’aise. Le fétichisme de la marchandise c’est aussi la mythologie de la jeunesse, sexualisant le corps des jeunes enfants comme outils de propagande au consumérisme (mais tu connais le principe, toi qui t’es amouraché d’une prostituée de 14 ans).

Where The Dead Go To Die ne parle que de ça. Tout y est, maltraitance infantile et réseaux pédophiles. Mais dans le geste artistique du vidéaste, il n’y a pas d’ambiguïté malsaine et morbide : tout le monde en prend pour son grade. La violence explose dans toute son horreur et le cinéaste utilise le pouvoir de l’animation pour montrer chaque atrocité dans les détails.

Évidemment, le projet de l’artiste est de choquer à la manière des actionnistes viennois, mais à travers les armes dont il dispose et qui sont plus à même d’atteindre le public d’aujourd’hui : le jeu vidéo et l’internet.

C’est une oeuvre qui se nourrit des tout ce que rejette notre société

Ce qui marque dès les premières images c’est l’esprit gamer sur lequel se base ScreamerClauz. On retrouve d’ailleurs l’influence de Super Mario Bros dans les fringues du gamin qui nous fait entrer dans l’univers du film, ainsi que dans ces puits ouvrant sur d’autres univers. Il s’inspire tout autant des œuvres horrifiques de Keiichiro Toyama que de son amour pour les jeux 8 bits. À Toyama, ScreamerClauz emprunte les faiblesses actuelles de l’animation des cinématiques : si on est capable de faire des choses incroyables, il est toujours délicat de retranscrire avec l’animation informatique la complexité des expressions du visage. Du coup, les personnages plongés dans le noir sont, comme dans Silent Hill, fantomatiques et monstrueux. L’artiste oppose à la qualité graphique des protagonistes des décors sommaires tout droit sortis des plus anciens jeux vidéo.

Cet aspect bricolé, tendance rétro gamming, est directement issu des arts numériques qui se développent sur la toile. Le vidéaste en profite pour faire apparaître des figures rappelant les mythes qui aujourd’hui peuplent l’internet. On pense ainsi à Slender Man, géant rachitique sans visage qui enlève les enfants. Pas étonnant que l’œuvre de ScreamerClauz fasse son chemin sur le Net, dans l’enfer de ce que les belles personnes appellent le Darknet : c’est une œuvre qui se nourrit de tout ce que rejette notre société, Travis.

Inutile de faire la liste des horreurs qu’il est possible de voir dans le film, on n’est pas au JT, une scène suffira : celle qui voit un enfant accomplir un acte zoophile sous l’influence d’un chien diabolique. L’effet est efficace, et c’est d’autant plus choquant qu’il baise le clebs sur le cadavre démembré de sa mère.

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ScreamClauz saupoudre cette matière de base, sale et glauque, d’influences plus reconnues comme le glitch art dont la réflexion commence à inspirer le cinéma mainstream. On retrouve aussi les visions cauchemardesques des auteurs de bandes dessinées Jinji Ito et Charles Burns. Ce mélange hétéroclite d’influences les plus barrées crée le sentiment de malaise que la musique electro et sombre contribue à imposer.

Face à la violence du monde, chacun réagit différemment, mais tu sais Travis, je pense qu’il est bien plus utile de mettre en scène ses angoisses et ses névroses à travers l’art que d’utiliser la violence pour répondre à la violence du monde : c’est ça que les fascistes refusent de comprendre, c’est pour ça qu’il faut voir Where The Dead Go To Die et qu’il est important de le faire connaître.

L’image artistique a ceci de supérieur à l’image médiatique qu’elle ne se limite par à chercher l’indignation du spectateur, mais bien plus à le pousser à réfléchir sur ce qu’il est amené à voir et sur le monde dans lequel il évolue.

Allez, bisou Travis !

Gaël

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Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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