Schizophrenia

Quand un ami vous propose de chroniquer un film irregardable et que le hasard fait que la même semaine deux autres amis le qualifient de super chouette (le film, pas l’ami, mais il l’est aussi), il est grand temps de se faire sa propre opinion, et de savoir qui donne des conseils tout pourris.

Le scénario.

Après avoir passé 10 années derrière les barreaux pour avoir tué une dame âgée, le personnage principal (qui n’est jamais nommé, pas même au générique) n’a qu’une idée en tête le jour de sa sortie : tuer à nouveau.

Le condamné qui retombe illico dans ses travers, quels qu’ils soient, peut donner des films aussi variés que Guet-apens de Peckinpah, L’Impasse, Mange tes morts, La Rançon de la gloire voire même Maman j’ai encore raté l’avion. La différence ici est que Schizophrenia se base sur des faits réels : l’Autrichien Werner Kniesek, 25 ans, cambriola et tua une femme de 73 ans, séjourna en prison et une fois dehors, tua 3 membres d’une même famille. Les faits se sont déroulés en Autriche en 1980, inspirant Angst de Gerald Kargl, sorti dès 1983 (littéralement « angoisse existentielle », et qui sortira sous le titre de Schizophrenia en France). 

De plus, les films de serial killer sont souvent du point de vue des victimes (Massacre à la tronçonneuse) ou des enquêteurs (Le Silence des agneaux, Memories of murder). Ici, on est uniquement dans la tête du tueur, chose assez rare pour l’époque, qu’il partage avec Maniac. Très peu de dialogue, mais une voix-off omniprésente nous immergeant dans ses pensées sombres les plus profondes… voix-off qui est en réalité le journal intime d’un véritable serial killer. 

Le film.

Le film se déroule en temps réel, de la sortie de la prison à l’arrestation mais évite les 24 heures (heureusement !) en s’autorisant une seule ellipse correspondant au sommeil du personnage principal. Le suivi du serial killer dure 74 minutes, jugées trop courtes pour les distributeurs étrangers. Un prologue 7 minutes, composé de photographies de son passé avant la prison, commentées en voix-off, sera rajouté. En résumé, son enfance, c’est pas joli joli, et le principe de résilience et lui, ça fait 2, voire plus : quand il tue ses victimes, il s’imagine face aux membres de sa famille. Ambiance ! 

 

Malgré sa durée très courte et le fait de filmer en temps réel, le film n’est jamais haché de plans de 3 secondes, montés en champ-contrechamp, si coutumiers des blockbusters américains. Rien de tout cela ici. Dès les premiers plans post-prologue, on ne peut que se demander où la caméra est positionnée. On est au début des années 80, on tourne en pellicule, les caméras sont imposantes alors que tout paraît tellement fluide et virevoltant. On est rarement à hauteur d’homme. L’idée du chef opérateur Zbigniew Rybczynski (vivement que les noms propres soient acceptés au Scrabble) est de filmer à travers des miroirs afin de donner de la profondeur : la caméra semble être à même le sol ou au contraire en lévitation. Afin de ne pas s’embrouiller au montage entre les plans nécessitant un miroir et les autres (genre frontal), l’intégralité des scènes furent tournées avec ce procédé. On rajoute au miroir une Louma (grue) et d’une snorricam (caméra fixée directement à l’acteur, comme pour J’irai dormir chez vous) et le résultat donne des plans prodigieux. 

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Mais même en connaissant tous ces moyens, il reste des scènes où je n’arrivais pas à visualiser leur réalisation. Il m’a fallu les photos de tournage et les plans de construction des engins pour qu’enfin tout soit clair. On découvre aussi dans les bonus du DVD la tyrolienne dont la vitesse de descente n’est pas du tout contrôlée, tout juste orientable par deux bâtons. 

tyrolienne

J’avoue m’être sentie moins gourdasse face à ma difficulté de percevoir le tournage quand Gaspar Noé confesse lui-même qu’il a essayé de reproduire tel effet avec le même procédé, sans y parvenir. En résumé, Zbigniew Rybczynski, c’est pas un manchot. 

L’acteur incarnant ce psychopathe est Erwin Leder, mélange de Michel Robbe (période cheveux colorés) avec les yeux de Golum. Il est physiquement flippant. 

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Et la musique de Klaus Schulze rappellant forcément celle de Tangerine dream puisqu’il en était membre, renforce le côté anxiogène du film. Anxiogène mais regardable : à aucun moment je n’ai cherché des images d’un quelconque chaton pour aller mieux. 

La sortie du film. 

Succès d’estime en Autriche, pour l’immersion dans la tête d’un serial killer, et sa violence, mais difficile de regarder les dysfonctionnements de son propre système. Werner Kniesnek ne fut jamais reconnu malade après son premier meurtre sur la dame âgée (en plus d’avoir essayé de tuer sa mère). Pas de soin en hôpital psychiatrique, uniquement la prison. De plus, durant les 6 derniers mois de détention, des permissions de sorties étaient autorisées aux détenus, afin de faciliter sa rechercher d’emploi. Werner Kniesnek chercha pour sa part directement ses nouvelles proies, d’abord à Vienne, puis dans un village plus calme aux alentours. 

Pas de sortie dans les autres pays européens, pas même en Allemagne. Le film fut interdit en Angleterre. Vendu aux États-Unis, il fut classé X, donc sortie en salles morte. La VHS circula en France. 

Le devenir du réalisateur Gerald Kargl.

Vu la non-sortie du film et un dégât des eaux durant la dernière semaine de tournage, le producteur qui avait hypothéqué la maison de ses parents fut ruiné. Et le producteur, c’était le réalisateur lui-même. Du coup, il se dirigea vers les tournages de pub pour payer ses dettes. Angst fut son unique long-métrage. 

Le DVD sortit en 2006 en Allemagne, et en 2012 en France chez Carlotta. Les retours des festivals (L’Étrange Festival dès 1993, Hallucinations Collectives et Paris Cinéma en 2012, Extrême Cinéma en 2013) participèrent à sa renommée. 

Les films influencés par Schizophrenia.

Comme je parlais tout à l’heure de monsieur Gaspar Noé, je peux donc citer tous les films du réalisateur dans ce paragraphe. Dans l’interview disponible en bonus du DVD, il dit l’avoir vu plus de 40 fois (pour le montrer à ses amis), avoir repris l’idée du prologue pour Seul contre tous, les prises de vues, la voix-off. Dans l’interview datant de 2012, il confie qu’il devrait davantage utiliser la voix-off. L’idée sera concrétisée avec Love

Et comme l’édito de ce cycle parle de censure, voilà ce que Gaspar Noé en dit : « j’ai récupéré les lettres du visa de censure, et le visa de censure lui-même. La lettre du ministère expliquant pourquoi le film est interdit aux moins de 18 ans pour « incitation à la violence » est très très drôle ».

Et puis il y a Stargate qui n’avoue jamais cette influence, mais on a tous reconnu le rail circulaire mis à 90° et recyclé en porte des étoiles. Voleurs !

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Les photos sont des captures du DVD bonus disponible chez Carlotta 

Tous les autres textes du cycle des films interdits

Personne connue pour être associée au pole dance, aux mojitos, aux banoffees, aux films hongrois sous-titrés en tchèque, mais pas que, du moins elle l’espère.
Reconnait des plans de films qu’elle n’a pas vus. Même elle ne comprend pas cette compétence, mais ça lui permet de prendre la main qu’elle laisse aussitôt parmi ce groupe d’amis qui ne se connaissent pas. Ça lui suffit pour sourire.

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