Youth : old age

Attention, cet article contient de nombreux spoilers.

« Les émotions sont surestimées », se plaît à répéter et à présenter comme son credo Fred Ballinger.

J’aurais aimé que Paulo Sorrentino ne se moque pas des émotions ; sans doute, pour s’en moquer, faut-il déjà les capturer avec justesse, ce à quoi il nous avait habitué jusque-là.

Dans Youth, l’esthétique est parfaite, l’image si propre, mais la profondeur d’âme achoppe. Le réalisateur cultive le manichéisme et les caricatures alors qu’on attend plus de subtilité d’un film qui propose en menu maxi best-of : le temps, les souvenirs, les regrets, les désirs intemporels, l’inquiétude ou la sérénité face à la mort, toutes les amours, la beauté, les corps…
Fred Ballinger – interprété par Michael Caine –, chef d’orchestre maintenant à la retraite, « apathique » selon ses proches, mélomane anthropophobe préférant s’isoler dans la nature et diriger un orchestre de vaches plutôt que d’accorder cet honneur à la reine d’Angleterre, file une amitié qui dure avec Mick – interprété par Harvey Keitel –, cinéaste de talent qui travaille avec l’aide de jeunes gens sur son dernier film, son « testament ». L’histoire se déroule en Suisse dans un hôtel de repos luxueux, où l’on aperçoit d’insolites bribes de vies et où le temps semble flotter dans cet endroit clos, rythmé par la piscine turquoise, les spectacles désenchantés, les repas silencieux, les visites médicales et les massages à l’huile.

Les personnages, malgré des dialogues où rien n’est laissé au hasard et où toute phrase se veut punchline – un film sur le temps stupidement représentatif du nôtre –, manquent de complexité. Le film est finalement une liste de stéréotypes où la poésie a seulement tenté une apparition avant de s’évaporer.

Fred Ballinger et Mick Boyle s’opposent dans leurs caractères et leurs ambitions mais se retrouvent dans leur amitié qui célèbre les « belles choses ».

Le chef d’orchestre lie avec sa fille, Léna, une relation « compliquée » d’amour-haine, d’aveux et de non-dits, de présence et d’absence. Ils sont plus complices lorsque son futur mari par ailleurs fils de Mick, Julian, beau et con, la quitte pour une autre. Léna est élégante et intelligente ; la deuxième est vulgaire et chanteuse (ce qui est, selon les deux pères, pire que la prostitution).

A part Mick, avec qui Fred évoque beaucoup le temps passé et leurs amours de jeunesse, Fred a un autre ami, Jimmy Tree – interprété par Paul Dano –. Jimmy est un acteur, frustré de connaître la célébrité pour le rôle qui lui plaît le moins, tout comme Fred est exaspéré de n’être principalement reconnu que pour ses Chansons Simples… Les deux incompris se comprennent. Jimmy séjourne dans l’hôtel pour préparer son prochain rôle (on ignore lequel jusqu’à ce qu’il déambule dans l’hôtel avec la moustache hitlérienne…) avant de décider de le refuser, de choisir de vivre pour le « désir » et non pour « l’horreur ». De la même manière, Fred, après avoir résisté durant tout le film à jouer ses Chansons simples écrites pourtant en hommage à la difficile relation qu’il noue avec sa femme, accepte – et c’est la scène finale – de les jouer pour la reine. Cette décision est prise après le suicide de son compagnon-de-temps Mick : au contraire de ce dernier et comme Jimmy, Fred choisit le désir.

Le plaisir de donner ses larmes au cinéma perd tout son intérêt tellement il semble prévu, facile, tant l’émotion en devient alors creuse… Le réalisateur nous tend un miroir manifeste à travers les visages des spectateurs bouleversés par l’opéra.

Les oppositions, toutes gravitant autour de celle de la vie et de la mort, ne cessent de flirter avec le grotesque : ce couple client de l’hôtel qui n’échange jamais un mot pour s’envoyer en l’air à grand coups de hurlements dans la forêt avoisinante ; ces enfants qui ne sortent d’on ne sait où pour délivrer innocemment des vérités insoupçonnées des adultes ; cette jeune masseuse qui parle avec son corps et pense qu’elle n’a rien à dire avec les mots ; ce moine bouddhiste que Fred accuse de charlatanisme mais qui parvient pourtant à léviter ; Léna qui retrouve goût à l’amour avec un escaladeur timide et leur baiser inévitable en altitude ; le « Dernier Jour de ma Vie », film de Mick dont il ne trouve pas la scène finale ; l’actrice fétiche de Mick, vénéneuse, glaciale et mauvaise, qui l’assassine en se retirant du projet ; le tissage réalité/fiction avec lequel le film joue jusqu’à ce que Mick, l’air pénétré, l’explicite à ses ouailles (au cas où on ne l’aurait pas compris) ; l’insensibilité feinte du compositeur qui déclame ne comprendre que la musique et pleure secrètement ; et sans cesse le rapport aux corps, clivage du temps le plus évident… Il ne manquerait plus que Miss Univers, ombre éphémère de l’hôtel, soit niaise, mais ça, le réalisateur n’a pas osé, à la surprise des personnages comme des spectateurs ! Je pardonnerais si le second degré – mais est-ce du second degré ? – donnait véritablement à réfléchir.

Moi qui pensais que le cinéma était transgressif.

Youth, de Paolo Sorrentino avec Michael Caine et Harvey Keitel – En salles

1 Comment

  • Répondre décembre 8, 2015

    Romain

    Youth de Sorrentino ? On frise le chef-d’oeuvre et la quintessence d’un art cinématographique.

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