Souvenirs d’un poste-frontière

Entrons en plein cœur des choses, j’ai grandi au milieu de nulle part, comme schématisé ci-dessous via de fabuleux outils que nous offre l’internet.

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Ca, ça s’appelle la Thiérache, et si vous ne connaissez pas, ne vous inquiétez pas, c’est normal. Plus précisément, j’ai passé une bonne partie des 25 premières années de ma vie dans une riante bourgade de deux mille habitants nommée La Capelle. Un village mondialement reconnu pour son hippodrome international de trot (ouais j’ai fait du poney étant gamin sans avoir de nom à particule) et son annuelle Foire aux fromages. Foire aux fromages qui fut l’an dernier le théâtre d’un drame abject lorsque l’on découvrit que le vainqueur du concours du plus gros mangeur de maroilles avait en réalité triché pour ingurgiter d’une traite près d’un kilo de ce fromage aussi délicat qu’un film de Lee Daniels.

Déconnez pas, on en a parlé dans L’Express, 20 Minutes, Metro, Les Grosses Têtes, Guy Birenbaum a fait une chronique là-dessus, et je suis sûr que Jean-Pierre Pernaut a dû caser un truc là-dessus.

Accessoirement c’est aussi dans ma ville qu’a été donné le premier coup de clairon signifiant l’armistice de la Première guerre mondiale, armistice qui fut discuté entre l’état-major allié et les plénipotentiaires allemands à la Villa Pasques (avant que tout ce beau monde aille festoyer dans le wagon-bar d’un TGV d’époque au fin fond de la forêt de Compiègne). Et je me rends compte immédiatement que ç’aurait été plus classe de commencer par ça.

Mais au-delà de ça, c’est souvent assez chiant.

Grosso modo, la Thiérache, c’est connu principalement pour :

Mais la Thiérache, c’était aussi LA FRONTIÈRE BELGE.

C’était les caisses consignées de Jupiler, les bouteilles d’un litre et demi de Martini rouge, le tabac à rouler et les feuilles d’OCB et les-chocolats-de-Noël-sans-liqueur-s’il-vous-plaît-merci. Un véritable eldorado de la beaufitude joyeuse et des samedis soirs lycéens dont seuls les frontaliers peuvent témoigner.

Sur le papier, tout ça semble assez confus j’en conviens, alors pour résumer le merdier, j’ai mis tout ça sur une carte.

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Et au milieu de tout ça me direz-vous, il y a une affiche de Rien à déclarer, le film-de-Dany-Boon-mais-si-le-film-de-Dany-Boon-qu’il-a-fait-après-Bienvenue-chez-les-Ch’tis-merde-comment-il-s’appelle. Et détrompez-vous, ce n’est pas une allégorie. Le poste frontière où fut tourné le film de Boon se situe en effet exactement là où je l’ai posé sur cette case, dans le village de Macquenoise (devenu à l’écran Courquain pour aucune raison, sans doute que la prononciation de CourquAIIIINNNN avec trois litres de mayonnaise sur le AAAIIIINNN faisait plus LOL). Et Macquenoise a été longtemps, avec le village voisin de Mommignies, la seule représentation que je me faisais du Plat pays, bien plus encore que les chansons de Jacques Brel et les américains fricadelle sauce andalouse (andalouse putain Dany, pas Picadilly, on est pas des touristes anglais !).

Ce poste-frontière, je l’ai traversé plusieurs dizaines de fois dans ma jeunesse, passant à chaque fois devant la maison de briques rouges qui deviendra le No Man’s Land, le bar décrépi de François Damiens et Karin Viard. Ca a l’air con comme ça, mais la Belgique, c’est un territoire à part. Tout cela n’est évidemment que psychologique, et je ne saurais trop vous décrire cette drôle de sensation autrement qu’en vous conseillant de regarder les très beaux films qu’a tourné Bouli Lanners sur le paysage de la cambrousse d’Outre-Quiévrain, Eldorado et Les Géants, autrement plus recommandables que Rien à déclarer par ailleurs.

Car quand bien même il a charrié avec lui une tripotée de bons souvenirs, Rien à déclarer reste outrageusement mauvais. Pas drôle, forcé, douloureusement anachronique, plombé par le cabotinage insupportable d’un Benoît Poelvoorde au fond du fond, Rien à déclarer est, comme Bienvenue chez les Ch’tis, un chromo dévitalisé qui ne dit et ne fait rien d’autre de son sujet qu’aligner une suite de poncifs faciles (bien que je garde un souvenir plus conciliant sur ce dernier, qui trouvait de temps en temps quelques gags plutôt efficaces).

L’idée n’est pas de dire que Rien à déclarer est une grosse madeleine de Proust, car c’est faire trop d’honneur au film. Il s’agit avant tout de faire comprendre à quel point la familiarité d’un lieu de tournage pour faire d’un film une expérience toute particulière. Car en voyant Rien à déclarer en salle à sa sortie, je me suis retrouvé comme projeté dans un lieu dont je reconnaissais vaguement les contours. Bien aidé par la médiocrité d’ensemble du film, je me retrouvais à associer une route, un bâtiment, à un de ces périples transfrontaliers. Le Texaco au fond de cette image ? La station-service à côté de laquelle on allait chercher les ballotins de Léonidas pour toute la famille en décembre. L’enseigne de No Man’s Lans ? Celle des bars Jupiler devant lesquels on passe pour pousser jusqu’à Mommignies. Et le poste-frontière ? Ce vieux bâtiment décrépi dont mon enfance à la frontière franco-belge post-Schengen n’a jamais vraiment saisi la présence.

Et ça peut être clairement un plus quand on se retrouve devant un film dont on a de toute évidence très envie de sortir au plus vite. N’est-ce pas une chance que de pouvoir à ce moment-là, au lieu d’expirer tout l’air de ses poumons en soupirs qui ne feront pas avancer le temps plus vite, se mettre à farfouiller dans les décors pour retrouver le moindre détail qui nous rappellerait une de nos propres histoires ? N’est-ce pas au final plus fidèle et satisfaisant que n’importe lequel de ces circuits pour attrape-gogos qui se sont montés avec la Dany Boon-mania ?

L’avantage des films merdiques, c’est qu’ils nous donnent très souvent rapidement envie d’y voir et d’y projeter autre chose. En ce qui me concerne, Rien à déclarer, c’était un retour sur la banquette arrière de la voiture familiale après les courses du samedi qui a complètement oblitéré toutes les vannes foireuses que j’ai rapidement fini par ne plus suivre. C’était l’idée de quitter un peu le fin fond de nulle part pour aller vers quelque chose d’un peu plus moins pire. Et surtout c’était les tablettes de chocolat Jacques avec les grosses noisettes entières. Et sans liqueur s’il vous plaît, merci.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

1 Comment

  • Répondre septembre 3, 2015

    Benjamin

    Tu es injuste avec le maroilles est dans mon Top 5 des meilleurs fromages français. C’est dit.

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