Roddy Piper : They Live, He’s dead

On a appris ce vendredi soir le décès de Roddy Piper à l’âge de 61 ans. À peine remis d’un lymphome de Hodgkin qui l’a poursuivi pendant près de dix ans, Piper serait décédé d’un arrêt cardiaque.

Pour beaucoup, le nom de Roddy Piper, sans évoquer directement quelque chose, reste indissociablement lié à celui de John Nada, l’anti-héros du They Live (Invasion Los Angeles) de John Carpenter. Brûlot anticapitaliste passant au vitriol les injonctions consuméristes du monde moderne et la mise au pas des masses par les puissants, They Live reste un must-see de la filmographie de Carpenter et l’un de ses films les plus subversifs et actuels.

John Nada et son interprète ont laissé une trace dans la pop culture et l’imaginaire cinéphile qu’il est nécessaire de ne pas sous-estimer. Duke Nukem lui doit à peu près tout. Shepard Fairey aussi. Ronda Rousey lui a emprunté la surnom de « Rowdy » à l’acteur pour sa carrière dans l’Octogone de l’UFC. Génial gimmick de cinéma, ses lunettes noires, jouant sur le nivellement du réel et incarnation de la dichotomie texte/sous-texte, resteront quant à elles l’un des accessoires les plus cools et les plus signifiants de l’histoire de la SF au cinéma.

Mais au-delà d’un simple pamphlet théorique, They Live est aussi un film follement brut de décoffrage dans son incarnation, à l’image de sa mémorable scène de bagarre entre John Nada de Frank Armitage (un emprunt lovecraftien, évidemment), incarné par un certain Keith David. À la fois badass jusqu’au sang, puissamment réaliste et quelque part anti-spectaculaire malgré son esthétique catchesque (autant profiter du bagage technique de son acteur), cet hommage au duel entre John Wayne et Victor McLaglen dans L’Homme tranquille de John Ford reste solidement ancré dans notre panthéon des scènes de castagne.

Mais la mort de Roddy Piper, c’est aussi un clou de plus enfoncé dans le cercueil d’une époque, d’une génération : celle de l’âge d’or des catcheurs de la WWF dans les années 80, celle des Hulk Hogan, des Randy Savage, des Ultimate Warrior. Cette génération, Roddy Piper en a fait partie intégrante.

Canadien de descendance écossaise et irlandaise, c’est avec un kilt et une cornemuse (dont il avait appris à jouer dans sa jeunesse) qu’il écrira sa légende. Une légende qui comme beaucoup de catcheurs de sa génération, aurait de quoi nourrir les scénarios de pas mal de bons films. Brouillé avec son père, il fait dans son adolescence la tournée des auberges de jeunesse et des hôtels miteux. Assez bagarreur, il s’essaie à la boxe avant de trouver sa voie dans le catch pro.

Formé par la légende des arts martiaux Gene LeBell, par ailleurs judoka et catcheur, et chouchouté par quelques grands formateurs et promoteurs du milieu comme Fritz von Erich, le jeune Roderick Toombs perce dans les promotions régionales grâce à ce qui fera son succès : un personnage grande gueule au look reconnaissable entre mille : Roddy « Rowdy » Piper, un Écossais teigneux au charisme et au trash talk imparable. Il devient l’un des catcheurs les plus en vue du circuit indépendant quand il tape dans l’oeil de Vince McMahon, big boss de la WWF qui l’engage en 1983.

Piper arrive à la WWF (aujourd’hui WWE) à une période charnière de l’histoire de la fédération. McMahon, qui vient de succèder à son père, a une vision assez différente et moins traditionnelle du catch. Pour lui, cette discipline doit être avant tout un grand spectacle, fait de paillettes et de personnages et de corps bigger-than-life. Dans ce contexte, le talent de Piper micro en main fait merveille et le garçon devient l’un de noms les plus en vue de la fédération. La consécration arrive en 1985 où il dispute le Main-Event du tout premier Wrestlemania (le Superbowl du catch US) dans un match par équipes. Face à lui, Hulk Hogan et Mr. T, le tout devant un Madison Square Garden plein à craquer. L’année suivante, c’est carrément dans un match de boxe que Piper affronte le Barracuda de l’Agence tous risques.

Piper devient l’un des emblèmes de la WWF des années 80 sans pour autant se construire un palmarès à l’égal de certains de ses contemporains. La raison ? Hot Rod est un heel, un méchant dans le langage catchesque. Et pas n’importe quel heel : un putain de heel. Ses interviews dans son segment Piper’s Pit deviennent des classiques et montrent l’étendue de ses talents d’acteur au point que de nombreux jeunes catcheurs s’en inspirent encore aujourd’hui. Mais dans le catch, c’est toujours le gentil qui gagne à la fin…

La WWF connaît à l’arrivée de Piper le zénith de sa popularité et ses catcheurs deviennent de vraies stars mainstream. Sous l’influence du regretté Captain Lou Albano, manager de génie, et de sa grande copine Cyndi Lauper (le papa de cette dernière dans le clip de Girls Just Wanna Have Fun, c’est Lou Albano, et on peut voir Piper dans le clip de la chanson que Lauper signe pour la BO des Goonies), la WWF se rapproche d’une petite chaîne qui vient de naître : MTV.

L’ère qui s’ouvre est celle de la Rock’n’Wrestling Connection, de la fusion totale entre catch et entertainment de masse. En 1982, Hulk Hogan tourne dans Rocky III (McMahon senior le vire d’ailleurs de la WWF à l’époque avant que son fils ne le rappelle vite fait). En 1987, André the Giant devient le géant Fizzik dans le culte Princess Bride de Rob Reiner. Diffusé en prime time sur NBC, la catch attire jusqu’à 30 millions de téléspectateurs. À Wrestlemania, on croise Burt Reynolds, Mr T, Robert Conrad, les stars de la NFL. Un état de grâce qui durera une décennie.

La carrière cinématographique de Roddy Piper, qui lui vaut de se retirer à mi-temps des rangs à la fin des années 80, est intéressante en ce qu’elle suit la même trajectoire que celle qui fut la sienne en tant que catcheur. Là où la plupart de ses camarades de vestiaire percent grâce à des rôles familiaux et grand public, lui restera dans les mémoires pour un rôle dans un rôle à rebrousse-poil et sévèrement rentre-dedans. On aurait aimé dire que Roddy Piper n’était pas l’homme d’un seul rôle, mais ce ne serait pas faire honneur à l’influence colossale qu’a eu John Nada sur sa génération et sur les suivantes. Et cela sans faire injure au nanar Hell Comes to Frogtown de Donald G. Jackson, sorti la même année que They Live et qui a son petit culte chez les suiveurs du genre, ou son apparition, fugace mais remarquée, dans la très corrosive It’s Always Sunny in Philadelphia il y a deux ans.

« Chaque fois que vous pensez avoir les réponses, je change les questions ». Telle était la phrase fétiche avec laquelle Piper se plaisait à embrouiller l’esprit de ses adversaires. Aujourd’hui, la WWE perd une légende de plus, quelques semaines après le décès de Dusty Rhodes, et un peu plus d’un an après celui de l’Ultimate Warrior. Nada, quant à lui, est maintenant parti botter des culs et mâcher du chewing-gum (une réplique d’ailleurs improvisée par Piper au cours du tournage) sous d’autres cieux. Et pas sûr qu’on ait trouvé les réponses à toutes les questions qu’il nous avait posé à l’époque.

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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