Mia Madre : la fin d’une époque

Nos notes

Nanni Moretti a choisi le mélodrame pour narrer sa nouvelle histoire. Si ce choix rappelle à nos souvenirs sa Palme d’Or, La Chambre du Fils, cela serait une erreur de les comparer. Car avec Mia Madre, le cinéaste italien approfondit tout simplement l’orientation qu’il a prise pour Habemus Papam. Il y confirme son choix de ne plus être au centre de l’œuvre, d’être dorénavant à côté de ses personnages. C’est cette même idée qui guide d’ailleurs le personnage de la réalisatrice du film dans Mia Madre, l’actrice Magherita Buy. Elle n’aura de cesse de le répéter à son acteur interprété par John Turturo : « sois à côté de ton personnage ! » L’idée directrice de Moretti est aujourd’hui de ne plus être le personnage « chef d’orchestre » du récit. Dans Mia Madre, il se place en retrait, tenant le rôle du frère de la réalisatrice. À la manière de son précédent rôle de psychanalyste du Pape, il est avant tout là pour écouter les angoisses de sa sœur et confronter celle-ci à la mort prochaine de leur mère. Ce choix sera amené, pour ses prochains tournages, à se renouveler. Le cinéaste ne fait pas mystère de sa volonté de disparaître progressivement du cadre de son cinéma : laisser mourir Nanni, personnage cher au public, pour se consacrer à Moretti le créateur.

Ce que racontait, en creux, Habemus Papam, c’était cette envie de disparaître pour ne plus avoir à subir la double charge que représente la confusion avec son personnage, mais également l’animalité politique qu’il avait jusqu’au Caïman voulu imposer. Ce n’est pas un hasard si la réalisatrice de Mia Madre travaille sur un film social, politiquement engagé envers les ouvriers d’une usine venant d’être rachetée par un riche italo-américain (John Turturo, savoureux). Ce n’est pas un hasard si le premier dialogue de Mia Madre insiste sur la responsabilité politique de la grammaire du cinéma. Qu’un axe de plan, son échelle et la façon dont il est monté sont guidés par le bagage politique de celui qui les décide. Nanni Moretti s’adresse à travers ses personnages directement aux spectateurs pour leur rappeler littéralement ce qu’il avait tenté de montrer dans Le Caïman et surtout April. Comment l’image est l’instrument du pouvoir, qu’il soit politique (La communication, propagande de la démocratie), économique (les publicités) ou médiatique (la télévision, les journaux). Le Caïman sera sans doute le dernier film frontalement politique de son auteur. On sent effectivement, aujourd’hui, que Nanni Moretti est politiquement fatigué. Jia Zhang Ke à l’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs, cette année, expliquait qu’il avait cherché à réaliser des films pour changer le monde, mais qu’il s’était rendu compte que cela ne servait à rien, mais qu’il n’avait pas d’autre choix que de continuer à faire des films. C’est le même état esprit qui guide dorénavant Nanni Moretti. Il ne faut pas voir de hasard quant au choix du cœur, comme élément malade, qui entraîne la mère des personnages vers une mort certaine. Cet organe, on le sait, est celui où se situe l’engagement politique du cinéaste italien. Il est fatigué, mais à l’instar de sa Madre, il ne peut se résoudre à abandonner.

Son rapport au politique n’est pas la seule raison de la fatigue qui le gagne. Si Nanni et le politique s’effacent, l’obsession du réalisateur pour le sport est pour la première fois totalement absente d’une de ses créations. Son désir de laisser le cadre aux autres acteurs n’est pas seulement guidé par son rapport au public, mais très certainement également à l’usure du temps sur son propre corps. Plus d’une scène de Mia Madre rappelle aux spectateurs l’importante charge physique et psychologique que représente un tournage pour un cinéaste. De la même manière, il ne faut pas croire les acteurs qui cherchent à donner à leur travail l’image d’une activité purement ludique. Là aussi, cela demande de l’effort, surtout lorsque le réalisateur demande à « être à côté » de votre personnage. En refusant, de façon inédite, la reproduction du sport dans Mia Madre, il y a un sous-entendu : la fatigue du cinéaste lui-même. Et évidemment, une nouvelle fois, le choix du cœur ne doit rien au hasard, car cet organe n’est rien d’autre qu’un muscle. Cette fatigue du corps est pourtant loin d’être mortifère ainsi c’est bien la mère, la boule d’énergie qui traverse le film et qui donne à ses proches la force d’affronter la fin. En dérivant dans les souvenirs de cinéma de son personnage, le cinéaste place Margherita dans le passé et en profite pour évoquer son propre parcours. Le frère lui ne se préoccupe que du présent allant jusqu’à démissionner de son travail pour se consacrer à sa mère. Quant à la fille, elle, finira par trouver la force de dépasser un chagrin d’amour grâce à l’attention de sa grand-mère. L’avenir appartient à la mère : lorsque arrive le moment fatal, la Madre refusera de se démonter et offrira à Nanni Moretti un moyen de conclure son film d’une façon aussi belle que le fameux « let’s go fuck » d’Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick.

Mia Madre, de Nanni Moretti, avec Margharita Buy, John Turturo, Nanni Moretti, Le 23 décembre 2015

Verdict ?

Après un parcours scolaire chaotique et pas mal de soirées vidéo bis, je me réfugie à l’université pour y faire grève et bouffer du film. Je m’y passionne pour la critique et l’écriture de scénario. Depuis, je m’efforce de trouver du boulot là où il est question de ciné. Après La Cinémathèque Française et UniversCiné et des collaborations aux Fiches du Cinéma et Culturopoing, je pris goût à l’ivresse du pouvoir, en 2012, en co-fondant Cinématraque. Je collabore également à La 7e Obsession.

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