La Loi du Marché, film de gladiateurs

Nos notes

Les années passent, et la « recette Frémaux » tant décriée s’apparente de plus en plus à une création culinaire. Une plaquette de drame, une poignée de cinéma d’auteur, quelques nouveaux noms et une pincée de film social, primordiale.

En terres cannoises, on dit « film social » comme on pourrait dire « film de gladiateurs ». Sur le Tapis Rouge, entre deux coupes de Champagne, il s’agit de se rendre au spectacle du combat des faibles contre les plus faibles.

L’an dernier, Marion Cotillard voulait du taf, et cette année, c’est Vincent Lindon qui se bat pour une vie normale, dans une œuvre qui a tout d’un film concept. Avant il y avait Ken Loach, c’était plus facile de trouver le film idoine chaque année.

Ces films sociaux (comprenez tendant à montrer une dure réalité sociale), ils se décomposent en deux catégories : ceux où tout le monde crie (cf Polisse), et ceux où les personnages encaissent (cf Deux Jours une Nuit).

La Loi du Marché appartient à la seconde catégorie, et c’est tant mieux.

Stéphane Brizé (réalisateur du très réussi Je ne suis pas là pour être aimé), dont le nom a surpris le badaud à l’annonce de la sélection, nous conte avec La Loi du Marché l’histoire de Thierry (Lindon, impec’), grutier fraîchement licencié et tournant en rond, entre rendez-vous Pôle Emploi infructueux et stages inutiles. Thierry en a « marre de se battre », comme il l’explique à ses ex-collègues tentant d’intenter un procès voué à l’échec à leur ex-patron. Il trouve un job de vigile de supermarché.

Et le rythme du film de se calquer sur son personnage central, omniprésent. Brizé enchaîne les scènes longues, les plans quasi-fixes, dénués de tout décor. C’est un film sur le non-événement. L’on passera de nombreuses minutes à regarder dans les caméras de surveillance avec Thierry, mais jamais on ne verra quelqu’un fauter. On soupçonnera, souvent. Bêtement. Comme on attendrait d’un film que systématiquement il nous surprenne, rebondisse.

Le film de Brizé, c’est un pied de nez au cinéma qui doit surprendre, à la rentabilité. On pourrait s’agacer de toujours voir Lindon dans ce rôle, mais à quoi bon puisqu’il y excelle. On pourrait s’ennuyer, mais on est toujours rattrapé par cette impression de voir quelque chose de beau, un geste sincère, intéressant et totalement désintéressé. On nous montre sans nous marteler, et c’est très agréable en cette époque Xavier Dolan.

Thierry ne vivra donc sous nos yeux ni grande joie ni grande peine. Ces annonces, elles ne sont que supposées, rendues ellipses. On ne saura pas dans quelles conditions il retrouve un job sans aucun rapport avec ses qualifications, et le film déroulera ainsi son intrigue sous forme de moments hors du temps.

Réalisé avec très peu de moyens (Lindon et Brizé ne seront payés qu’aux recettes), La Loi du Marché respire l’honnêteté, le geste sincère.

En ces temps difficiles pour les dames qui ne portent pas les bons talons pour fouler le Tapis Rouge, il apparaît donc réellement salutaire de conserver cet ingrédient primordial de la recette Frémaux qu’est le « film social cannois » pour ne pas que le plus beau Festival au Monde, toujours sur le fil, ne bascule du côté snobinard de la force.

La Loi du Marché, de Stéphane Brizé avec Vincent Lidon – En salles

Verdict ?

(Dzibz n’étant pas mon vrai prénom)
Red’chef ici, extrêmement sévère avec les autres, mais pas du tout avec moi, hashtag YOLO.

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