San Sebastian : jour 4, où Dorothy Arzner égaya la soirée

Jour 4,

Après trente-neuf ans de vie commune, George et Ben se marient, causant à George, professeur de chant dans un lycée catholique, la perte de son emploi. Désormais incapables de payer leurs traites, le couple se trouve contraint de s’installer provisoirement chez leurs proches. George échoue chez ses voisins, un jeune couple de flics gays, Ben quant à lui élit domicile chez son neveu, sa femme et leur fils. La cohabitation s’avère, comme attendu, un peu difficile.

« Au bout de quatre jours, les invités puent des pieds » assure un dicton populaire italien. Ira Sachs le reprend à son compte, mais le signifie si poliment que la maxime perd toute sa saveur. La petite historiette a, comme de juste, lieu au cœur du Village à New-York, les personnages sont artistes peintres, écrivains ou réalisateurs et tout ce petit monde n’écoute guère que des nocturnes de Chopin. Si seulement Ira Sachs avait pensé à faire éclater le vernis de la politesse, il aurait pu faire surgir toute la puissance comique de la situation de départ, mais l’idée ne semble même pas lui avoir traversé l’esprit. Pas de tensions ou si peu, pas de crises de nerfs, à peine un claquement de porte, Love is Strange est une chronique molle et compassée du quotidien de ses personnages soudainement bouleversés par des problèmes qui angoissent la quasi-totalité de l’humanité (plus de boulot, plus de maison) mais qui ne sauraient, ô grand jamais, entamer leur enthousiasme. Ils s’aiment et cela suffit bien à faire leur bonheur.

Heureusement que Dorothy Arzner a égayé ma soirée. Une rétrospective est consacrée à la première cinéaste du cinéma américain parlant. En 1927, lorsqu’elle tourne son premier film, elle est en effet la seule réalisatrice à Hollywood alors qu’elles étaient très nombreuses à l’époque du muet. Sarah and son, réalisé en 1930 raconte l’histoire de Sarah, une jeune immigrée allemande qui rêve de devenir cantatrice. Pour survivre elle se produit dans des cabarets avec Ralph, un Américain qui deviendra son époux. Bien vite Sarah s’aperçoit que son mari n’est bon qu’à boire et dormir et décide de le chasser. Pour se venger, Ralph s’enrôle dans la Marine sans le dire à Sarah, enlève leur fils Bobby et le confie à un couple de riches bourgeois qui ne peut pas avoir d’enfant avant d’embarquer pour la France (c’est la première guerre mondiale). Sarah se lance alors à la recherche de Bobby, sans savoir que cette quête prendra des années.
Dorothy Arzner va à l’essentiel, se préoccupe de sa seule intrigue, évidente et viscérale. Film quasi épistolaire, Sarah and Son a la concision des missives lues et écrites par tous les personnages du film, où chaque mot compte, et pour cause, les cartons des films muets ne sont pas encore de lointains souvenirs en 1930. Cette précision du discours est encore soulignée par l’accent germanique drôle et incisif de la jeune Sarah qui pèse chacun de ses mots.

L’évolution de la langue et de la trajectoire de la jeune femme apparaissent comme la symbolisation de l’évolution du cinéma lui-même, de ses débuts tâtonnants au dévoilement de toute sa puissance visuelle et sonore.

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