Blue Collar, un film franc du collier

Nos notes

Parler de Blue Collar oblige avant tout à remettre le film en perspective dans la trajectoire personnelle de Paul Schrader, ainsi que l’histoire d’un certain cinéma des années 1970. Blue Collar est la première réalisation de Schrader, sortie en février 1978 sur les écrans. À l’époque, Schrader a à peine dépassé la trentaine, mais peut déjà se targuer d’avoir collaboré à l’élaboration de deux piliers du cinéma américain de l’époque : après le four du Yakuza de Sidney Pollack, il enchaîne coup sur coup Taxi Driver de Scorsese (Palme d’Or à la clé) et Obsession de De Palma. Spielberg fait même appel à lui pour les ébauches du script de Rencontre du Troisième Type. Il est loin d’être un roi du pétrole (Obsession obtient, contrairement à Taxi Driver, des résultats mitigés au box-office), mais est déjà en train de mettre discrètement sa patte sur la décennie.

Bien qu’accompagné dans l’aventure, comme souvent, de son frère Leonard, Paul Schrader vivra une expérience traumatique avec Blue Collar, et assez symbolique de ce que sera sa filmographie, chaotique, traversée de fulgurances géniales mais jamais capable de retrouver l’étincelle originelle de Taxi Driver. Le tournage est une épreuve : personne ne s’entend, tout particulièrement les deux acteurs principaux, Richard Pryor et Harvey Keitel, qui manquent régulièrement d’en venir aux mains, en grande partie à cause des addictions du premier. Pryor menace même un jour directement Schrader, en pointant un flingue dans sa direction, car il refuse de tourner plus de trois prises par scène. Épuisé, Schrader sort traumatisé de l’expérience.

Cette zizanie généralisée, comme sur la plupart des grands films maudits, n’apparaît guère à l’écran, qui reste trente-huit ans après sa sortie un exemple du savoir-faire d’un Nouvel Hollywood encore bien vivant. Singulier, Blue Collar l’est par son sujet et sa mixité sociale. Si le cinéma américain de la fin des années 1970 se frotte régulièrement aux sujets sociaux, et même au syndicalisme (l’année suivant la sortie du film, Sally Field gagnera un Oscar en jouant Norma Rae chez Martin Ritt), peu de films s’intéressent à la face sombre des organisations prolétaires, à la corruption et au désœuvrement social qui découle de ces abus, qui conduit les trois protagonistes de Blue Collar à essayer de faire chanter ceux qui les exploitent.

Peu de films, en dehors du créneau de niche de la blaxploitation, mettent également en avant la communauté noire, même au sein du Nouvel Hollywood, en l’intégrant dans un tout, englobant de la culture ouvrière. D’ailleurs, la vedette du film reste Richard Pryor (n’oublions pas non plus, à ses côtés, Yaphet Kotto, qui accédera à la notoriété l’année suivante avec Alien), auquel on permet même d’exercer, en creux d’un scénario on ne peut plus dramatique, son mélange de nonchalance et d’explosivité à travers certains dialogues tendant au comique. D’autres passages, comme celui de l’orgie cocaïnée, renvoient même indirectement à la légende dissolue de l’humoriste auto-destructeur, qui vampirise un film parfois sur la brèche.

Mais au-delà de simples paris d’écriture, ces partis pris nourrissent un certain naturalisme dans la peinture de l’Amérique des Hard Workin’ Men qui donnent leur nom au morceau de Jack Nietzsche, Ry Cooder et Captain Beefheart, et dont le riff martelé tout au long du film reprend celui du I’m a Man de Bo Diddley. Schrader double la mixité raciale d’une mixité des genres, où se côtoient le thriller policier, la comédie (une scène extraordinaire où Pryor, convoqué par le syndicat pour insubordination, retourne ses interlocuteurs pour finalement se faire offrir une bouteille de whisky) et la chronique sociale. Le syncrétisme fonctionne, les ponts se tendent et rarement la désillusion d’une certaine Amérique ouvrière aura pris forme avec autant de vérité.

Ce substrat social obsède tellement Schrader qu’il finit par légèrement prendre le dessus sur le volet thriller de l’intrigue, qui occupe essentiellement la seconde moitié du film, moins passionnant, et au enjeux dramatiques plus lâches. Le film tient néanmoins avant tout sur la complémentarité des personnalités disparates des interprètes principaux, aussi complémentaires (bien que dissonants) à l’écran que dysfonctionnels sur le plateau de tournage. Si Pryor séduit dans un rôle autant taillé pour lui que modelé par lui, Keitel impressionne peut-être davantage encore dans un style beaucoup plus sobre et intériorisé que ce qu’on peut connaître de lui. Mais Blue Collar vaut aussi le coup d’oeil pour la topographie du monde de l’usine et les rapports de force hiérarchiques qui s’y jouent, dont le réalisme sombre innerve encore tout un pan du cinéma social aujourd’hui.

Blue Collar, Paul Schrader (1978), avec Richard Pryor, Harvey Keitel, Yaphet Kotto, États-Unis, 1h49.

Verdict ?

Hubert Bonisseur de la Bath de la critique française, ma plume a la finesse d’un klug aux marrons de Monsieur Preskovic. J’aime Bill Murray plus que de raison. Par contre, j’aime pas trop les voleurs et les fils de pute. Je suis là parce que je connais l’ouvreuse. J’officie aussi sur le site de Première parce que ça sonne bien sur un CV.

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