Plaisir coupable ? L’Incroyable Voyage, pour Valérie Lemercier et le Chat

L’Incroyable Voyage n’a d’incroyable que le nom, cette production Disney ne dépassant jamais le cadre de la comédie d’aventures familiale configurée pour ravir les petites têtes blondes que leurs parents, sans doute bienveillants mais Ô combien inconscients, acceptent d’accompagner dans les salles des multiplexes en vue de les fatiguer plus vite, favorisant ainsi leur endormissement prénuptial, et par là-même le début d’un semblant de liberté pour leurs géniteurs tandis que la jeune voisine d’à côté, payée cinq euros à l’heure mais bénéficiant d’un accès illimité au contenu du frigo, fait semblant, devant la télévision, de surveiller les moutards encore assommés par les débilités qui leur ont été assénées, et dont ils risquent malheureusement de ne jamais se défaire.

J’ai fait partie de ce type de moutards, et L’Incroyable Voyage figure parmi les nombreux films du morceau de patrimoine cinématographique des années 90 qui m’ont permis d’anticiper ma rigoureuse cinéphilie d’aujourd’hui (peuvent aussi être cités Ace Ventura, Génial, mes parents divorcent !, ou encore Un Indien dans la ville). Il est en effet acquis que c’est en tombant que l’on apprend à se relever, et L’Incroyable Voyage, à ce titre, fait tomber le baromètre de l’art cinématographique à un niveau si bas que je ne serais pas étonné si notre ami Satan décidait de poursuivre les studios Disney en justice pour appropriation abusive de territoire (et ce, quand bien même les deux entités partagent selon moi beaucoup de points communs à même de permettre une entente très solide, mais là n’est guère le sujet).
Deux chiens et une chatte, configurés au mode « American Way of Life » par une famille de type Simpson, se retrouvent perdus, au sens propre comme au figuré, lorsque leurs maîtres décident de les laisser provisoirement en pension dans une ferme très éloignée de leur domicile. Mais le vieux chien Shadow, sorte d’Obi-Wan Kenobi avec (un peu) plus de poils, convainc ses deux compères de se faire la malle, et ni une ni deux, nous voici en train de suivre les tribulations des trois bestiaux à travers les montagnes et forêts de l’Oregon pour retrouver leurs maîtres. Le tout est niais, moralisateur, parfaitement prévisible, et filmé avec la même rigueur artistique qu’une production Besson – sans les ninjas, certes, mais il y a un vilain puma et un porc-épic bougon, donc ça revient au même parce que tout ça c’est de la racaille de pays inconnus donc forcément hostiles.

Les deux paragraphes que vous venez de lire ne sont guère encourageants. Que fait donc ce film dans cette rubrique cinématraquienne, censée sauver certaines purges de la noyade ? Deux raisons, qui vont tâcher de rendre votre serviteur un peu plus sympathique qu’il ne l’est pour l’instant.

Réno, Clavier & Lemercier…

Tout d’abord, les trois animaux, qui communiquent entre eux via des pensées qu’ils se transmettent sans aboiement ni miaulement aucun – esprit de Lev Koulechov, es-tu là ? – sont doublés dans la version française (car oui, je ne connais que la VF du film, et si vous désirez porter plainte je peux vous donner les contacts de mes parents) par Jean Reno, Christian Clavier et Valérie Lemercier. Sur le papier, ça peut faire peur, d’autant que ce triumvirat franchouillard n’est pas sans rappeler les heures les plus sombres de notre cinématographie, de l’époque où Jean-Marie Poiré commettait encore des films (et ce n’est pas fini, un Visiteurs 3 étant visiblement en cours de préparation). La résultat est franchement hilarant : si Reno double sans trop se forcer Shadow, le vieux chien sage et déterminé, Clavier, de son côté, semble prendre un malin plaisir à improviser des répliques fantastiquement bouffonnes, transformant ainsi son personnage de jeune chien fou, Chance, en cousin canin de son célèbre Jacquouille. Le bruit des croquettes tombant dans la gamelle du canidé affamé, par exemple, permet ainsi à l’acteur de se lancer dans un jouissif « Croquettes, croqueeeeettes !!! » n’étant pas sans rappeler le « Okayyyyy » de son célèbre personnage médiéval. Le pompon revient cela dit à Valérie Lemercier, dont le caractère de nombre de ses personnages correspond parfaitement à celui de Sassy, la petite chatte himalayenne à qui elle offre sa voix. Pimbêche, pantouflarde, hautaine, précieuse, tatillonne, et misérablement chiante, la bestiole trouve avec la voix de Lemercier l’occasion en or d’exprimer tout son mépris des races humaine et canine, augurant ainsi les nombreux gags félins jonchant aujourd’hui les galaxies youtubienne et facebookienne, et dont le célèbre Grumpy Cat peut faire office de figure de proue. Mes plus grands rires de gamin attardé sont certainement dus à la réplique que Sassy lance à la pauvre fermière qui peine à la faire manger : « Je n’aime pas quand c’est froid… C’est froid ! » Ha ha ha ha ha ha ha ha, je rigole encore en écrivant ces lignes ! lol

Cette dernière donnée me permet de transiter vers la seconde raison qui explique le plaisir coupable que j’éprouve encore, aujourd’hui, à visionner L’Incroyable Voyage : le Chat. Le Chat avec un C majuscule. Il est souvent tenu pour acquis que cet animal est moins intelligent que le chien (avec un c minuscule), ce meilleur ami de l’homme, que l’on retrouve régulièrement en train de servir ce dernier. A-t-on déjà vu, en effet, des chats policiers, des chats pompiers, ou encore des chats d’aveugle ? Certes non. Sauf que voilà, le Chat, du fait qu’il est très difficilement manipulable, et qu’il réagit selon son propre instinct au lieu d’obéir bêtement aux ordres qu’on lui donne, est un animal supérieurement intelligent. Cet aspect rend d’autant plus jouissif le fait que L’Incroyable Voyage malmène sa petite héroïne poilue à un point qui ridiculise toutes les vidéos YouTube que vous regardez tous sans osez l’avouer, parce que je le sais.

Le Chat me fait constamment rire, étant en effet régulièrement pris en sandwich entre son attitude de grand seigneur, digne et distingué, et les malencontreuses situations dans lesquelles il se retrouve malgré lui. Dans L’Incroyable Voyage, je me pète des barres de rire lorsque Sassy se fait envoyer en l’air (au sens propre, hein, je vous rappelle que nous sommes chez Disney) par ce connard de Chance qui l’éjecte d’une balançoire – l’astuce sera d’ailleurs réemployée pour neutraliser le vilain puma, preuve s’il en est de la mollesse du scénario. Il y aussi cette scène où le gardien d’un refuge pour animaux, apercevant la bestiole qui s’est échappée de sa cage, se penche vers elle et s’exclame, sur un ton vraiment très bête : « Hé, le chaaat ! » La course-poursuite burlesque entre le félidé et le gardien pataud est également très réjouissante, tant le premier fait montre de sadisme et de mépris à l’égard du second (« Pfff, quel plouc ! »). Mais ma plus grande hilarité est, paradoxalement, due à une scène très dramatique, faisant fi de tout gag pour inquiéter au maximum le spectateur très attaché à ses trois héros poilus. Cette scène montre Sassy se faire emporter par la courant très fort d’une rivière dans laquelle elle est maladroitement tombée. Le réalisateur se permet alors un truc génial : des gros plans sur la tronche de la siamoise qui, peinant à émerger sa tête, s’avère être particulièrement laide : poils mouillés, yeux globuleux, et, cerise sur le gâteau, miaulements désespérés. Ce n’est pas drôle du tout, n’est-ce-pas ? MAIS MOI, JE ME MARRE, CAR JE SUIS UN GROS SADIQUE ET J’AIME BIEN RIRE DE LA DÉTRESSE DES CHATS, HA HA HA HA HA HA HA !

Je souhaiterais, pour conclure, dédier ce chef-d’œuvre de la critique cinématographique à mon frère Jean-Marie, à ma sœur Faustine et à ma cousine Victoria, qui m’ont accompagné (et m’accompagnent toujours de temps à autre) dans les nombreux visionnements de L’Incroyable Voyage, et dont les raisons d’aimer ce film, similaires aux miennes, me confortent dans l’idée que oui, dans un certain contexte intellectuel bien précis, même une bouse peut être kiffante sa race.

L’Incroyable Voyage, de Duwayne Dunham avec Jean Reno, Christian Clavier.

Je suis docteur qualifié en cinéma de l’Université Rennes 2 – Haute Bretagne. Après avoir enseigné le cinéma aux universités Rennes 2 (en tant que chargé de cours) puis de Caen (en tant qu’ATER), je l’enseigne aujourd’hui à l’école d’art Studio M Casablanca (Maroc), dont je dirige également le département Audiovisuel. Écrite sous la direction de Laurent Le Forestier, ma thèse s’intitule « Gosses d’Italie : les représentations d’une enfance marginale dans le cinéma italien des années 1990 et 2000 ». Impliqué dans l’initiation au cinéma pour le jeune public, et pratiquant occasionnellement dans le domaine de l’audiovisuel (j’ai notamment réalisé un court-métrage, « Un exercice profitable », primé dans plusieurs festivals), j’interviens également autour de divers films et cinéastes dans le cadre de ciné-clubs et de festivals, je publie des essais dans des revues et des ouvrages collectifs, et je participe à des colloques en France et à l’étranger. Mes recherches portent sur l’enfance au cinéma, le cinéma italien, l’art à l’écran, le cinéma d’animation, ainsi que le réalisateur Wim Wenders.

3 Comments

  • Répondre octobre 24, 2017

    Laetitia

    Moi sa me perturbe de ne pas savoir comment ils ont fait pour la partie de Sassy dans la rivière ! On la voie coulée et vraiment mouillée.. j’ai trop envie de savoir comment ils ont fait sinon c’est de la torture !

  • Répondre août 13, 2014

    Elsa Renouard

    Incroyable mais vrai, alors que je ne souscris pas au concept de plaisir coupable (battons nous pour nos dilections sans honte!), je me retrouve tout à fait dans cet article… Ca craint, mais c’est vrai, l’Incroyable Voyage, c’est super drôle…

  • Répondre août 4, 2014

    Ma

    Merveilleux concept ! Je peux participer au prochain cycle de « Plaisirs Coupables, » hein, hein, hein ?

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